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Jean-François Haas: «Finalement, c’est peut-être cela, un classique: un livre que l’on ne pourrait pas écrire autrement».
© Frassetto

MENTOR

Jean-François Haas: «Albert Camus, travailleur du texte»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Jean-François Haas a choisi l'auteur de «La Peste»

L’un de mes héros s’appelle Joseph Grand. C’est Albert Camus qui me l’a fait rencontrer, à Oran, au temps où une épidémie de peste ravageait la ville; ce modeste fonctionnaire de la mairie vivait son temps libre à écrire. Toujours la même phrase. Hanté par des questions que celui qui n’a jamais essayé d’écrire trouvera sans doute assez ridicules: «A la rigueur, c’est assez facile de choisir entre mais et et. C’est déjà plus difficile d’opter entre et et puis. La difficulté grandit avec puis et ensuite. Mais, assurément, ce qu’il y a de plus difficile c’est de savoir s’il faut mettre et ou s’il ne faut pas.»

Ce travail sur le texte n’a pourtant rien de byzantin lorsque l’on écrit; il fait partie d’une vraie quête que Joseph Grand exprime un peu plus loin, quand il donne à lire sa phrase, assez consternante au demeurant, montrant une amazone qui parcourt sur son cheval les allées du Bois de Boulogne: «Ce n’est là qu’une approximation. Quand je serai arrivé à rendre parfaitement le tableau que j’ai dans l’imagination, quand ma phrase aura l’allure même de cette promenade au trot, une-deux-trois, une-deux-trois […]» On se souvient bien sûr de Charles Ferdinand Ramuz qui conclut Raison d’être avec le désir d’«un livre, un chapitre, une simple phrase […] scandés dans leur rythme par le retour du lac sur les galets d’un beau rivage».

«Dans nos ténèbres»

Joseph Grand ne parvient pas à dépasser cette première phrase, devient une sorte de Sisyphe de l’écriture. Il n’est pas déraisonnable de l’imaginer parfois heureux dans son travail toujours recommencé. De ce bonheur dont parle Robert Pinget évoquant le moment où il réussit à trouver «un certain ton.» Et il poursuit sa tâche tandis que la peste prend possession de la ville, obstiné, témoignant à sa façon que, «dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté, mais que toute la place est pour la Beauté (René Char, Feuillets d’Hypnos).

On a souvent prétendu que Camus se moque de Joseph Grand. Mais, si l’on regarde ses textes, si par exemple on compare Noces et L’Eté à L’Etranger, on voit assez vite quel travail du style il a dû faire pour passer des uns à l’autre. Camus est d’abord un travailleur du texte. Et depuis ma première lecture de La Peste, je suis chaque fois saisi, d’abord, par le ton employé. Par ce premier paragraphe qui, se donnant l’air de neutralité d’une chronique, commence par une sorte de dissonance, présentant une ville ordinaire avec les expressions «curieux événements// pas à leur place// sortant un peu de l’ordinaire.»

Bois de Boulogne

Joseph Grand semble déjà répondre à Jonas, l’artiste au travail de L’Exil et le Royaume, car ce solitaire est en même temps solidaire, capable de laisser ses dictionnaires et le tableau noir où il travaille sa phrase pour secourir son voisin Cottard, qui a tenté de se suicider: «Il faut bien s’entraider.» S’engageant auprès de Rieux pour combattre la peste. Ce qui est étonnant, pour un homme ouvert au monde qui l’entoure, c’est qu’il lutte avec les mots pour exprimer une image qui n’est pas de ce monde, comme si la littérature n’avait rien à dire de celui-ci. Il aide Cottard, mais ne semble pas voir que cet homme, par son suicide, pose le seul problème philosophique sérieux. Il voit les souffrances causées par la peste en gardant sans fin ses yeux fixés sur une amazone parcourant les allées fleuries du Bois de Boulogne par une belle matinée du mois de mai. Et lorsque la peste le frappe lui-même, c’est encore à son amazone qu’il pense, conscient soudain qu’«(il n’aura) pas le temps» d’atteindre ce qu’il cherche. Il demande alors à Rieux de brûler son manuscrit. Mais, guéri, il recommence à «travailler»: «J’ai supprimé, dit-il, tous les adjectifs.» On ne peut que prendre congé de lui là-dessus. Je l’ai toujours fait avec admiration pour cette espèce de sainteté. Et/ou de douce folie?

On a reproché à Albert Camus, chez qui il y a du Joseph Grand dans le travail du texte, le style «classique» de sa chronique. C’est un faux procès. La question devrait être: pouvait-il l’écrire autrement? Flaubert pouvait-il écrire autrement Madame Bovary? Au temps où je découvrais Camus, j’étais embarqué aussi, grâce à mon professeur de français, dans l’odyssée verbale de L’Inquisitoire de Pinget, dans la complexité des phrases de La Route des Flandres de Claude Simon. Chacun de ces livres était un style. Et, finalement, c’est peut-être cela, un classique: un livre que l’on ne pourrait pas écrire autrement.

Dossier
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