Une panthère noiresurgie de l’enfance

La révolte contre les injustices et l’exclusion est au cœur du nouveau roman de Jean-François Haas, un récit aux allures trompeuses de polar

Genre: Roman
Qui ? Jean-François Haas
Titre: Panthère noire dans un jardin
Chez qui ? Seuil, 286 p.

En révolte contre le mal, les héros de Jean-François Haas veulent croire au bien. Dans le ventre de la baleine guerre (2007), c’est un vieillard qui, à l’aube du XXIe siècle, se souvient d’avoir mené le mauvais combat du côté du Reich, et qui se rebelle aujourd’hui contre l’horreur économique. En 2010, dans J’ai avancé comme la nuit vient, un guide touristique tente d’opposer les valeurs de la culture à une campagne qui demande l’expulsion des étrangers. En 2012, avec Le Chemin sauvage, c’est le sort des enfants placés qui suscite l’indignation.

P anthère noire dans un jardin entrelace les motifs de colère qui agitent Paul. Auteur de livres pour la jeunesse, célibataire, il est, avec son frère Jacques, la figure principale du livre. Un accident de naissance a fait de Jacques «Dormévou» un handicapé léger. Il comprend tout, mais avec une telle lenteur qu’elle le rend inapte à la vie en société. C’est un être bon, sans défense, entièrement livré aux autres qui ne se privent pas de le maltraiter depuis l’enfance. «Suis-je le gardien de mon frère», réplique Caïn au Dieu qui lui demande des comptes. Le thème des frères ennemis est une constante chez Jean-François Haas. Paul, lui, depuis tout petit, s’est fait le gardien de Jacques. Contre la méchanceté des autres enfants, à l’école, puis contre le monde adulte. Les deux vivent ensemble, la mère est en maison de retraite. Le sort de Jacques, c’est une des colères de Paul. La souffrance de tout être faible – animal ou humain – aussi.

Le père est mort, trop tôt, d’un cancer dû à l’amiante, conséquence de son travail dans une fabrique d’Eternit. Aujourd’hui, c’est Paul qui est atteint d’un mésothéliome, il ne lui reste plus longtemps à vivre et il n’a pas cinquante ans. La petite maison de jardin édifiée autrefois par le père pour les enfants, avec des chutes d’Eternit, s’est révélée mortelle. Autre motif de révolte: Paul a vu un reportage sur un jeune Roumain, tué par la silicose. Cette image le hante. Il a écrit un roman pour dénoncer ce scandale.

Au village, Maudruz commercialise des jeans sablés. Paul a créé un club de basket pour les jeunes du village. Que ses amis du comité acceptent le sponsoring de l’industriel et ses T-shirts customisés ajoute à son dégoût. La colère de Paul se nourrit aussi du racisme ordinaire qui désormais s’exerce contre les nouveaux venus des Balkans, après avoir ostracisé les Italiens. Il ira très loin pour défendre Ardian, un immigré qui a connu la guerre et qui glisse vers la délinquance. Paul est un solitaire, mais il a un ami, Favre, qui travaille dans la police. Il a sauvé ce dernier quand celui-ci risquait de sombrer dans ses dérives alcooliques. Aujourd’hui, Favre est rentré dans le rang, mais on le sent fragile. Pour tenir debout, il a besoin de son épouse Oriana (les femmes, ici, sont des mères) et de Paul.

Coup de théâtre: Maudruz est assassiné. La mise en scène compliquée du crime laisse penser à une vengeance. Paul, qui n’a plus rien à perdre, a-t-il pu tuer? Favre ne peut s’empêcher de soupçonner son ami sans oser enquêter. Un roman policier dans la campagne fribourgeoise? L’auteur avait déjà ouvert une telle piste dans Le Chemin sauvage. Mais ici aussi, elle est vite abandonnée, prétexte à explorer plus largement les voies du mal et les chemins de la rédemption.

Il y a beaucoup de motifs dans Panthère noire dans un jardin. L’enfance, symbolisée par le mystérieux animal, souvenir d’un livre perdu depuis, qui inspire à l’auteur quelques pages magnifiques. Une enfance heureuse en dépit des peurs inhérentes. La nature toujours très présente chez Jean-François Haas. La ville de Fribourg, jamais nommée, mais qu’on reconnaît à sa cathédrale et au pont de la Poya, encore en chantier. Blocher, à l’occasion du 1er Août. Et puis l’art, qui toujours sauve du désespoir: Rousseau, Le Greco, Guerre et Paix, Bruckner…

L’auteur a voulu tout mettre dans ce livre: la foi en ce noyau irréductible d’humanité en chacun de nous, et le doute devant le démenti que lui oppose continuellement l’histoire; la somme des émotions et des images qui constituent une vie, celle de Paul Berg­wald le bien nommé. Cette matière déborde, avec générosité, engagement, pathos parfois, et un lyrisme qui par moments emporte.

Quelques expressions romandes (trabetzet) ou de jolies créations (un chat qui miaugrée) se glissent élégamment dans les phrases savantes. Mais faute de faire confiance au lecteur – ou à son propre talent de suggestion – l’auteur, entraîné par son indignation, hésite entre le roman social et l’ode à la vie. Il en dit trop. Parfois, le lecteur étouffe.

,

Jean-François Haas

«Panthère noire dans un jardin»

«L’étable allait finir comme les ruches, et tout le miel des souvenirs en elle, tout le miel de ce que nous avons été…»