A 29 ans, Jean-Frédéric Neuburger est un phénomène de la nature. Il est non seulement pianiste, mais compositeur. Forte tête doublée d’une sensibilité intuitive, il ne craint pas d’affronter des monuments comme la Sonate «Hammerklavier» de Beethoven ou la 2e Sonate de Boulez (elle-même inspirée par la Hammerklavier!). Il dégage une puissance physique au clavier tout en étant raffiné par ailleurs, comme il l’a prouvé mercredi soir, lors d’un récital au festival Les Athénéennes de Genève.

Sous les colonnades de la salle Athénée 4, devant un public relativement restreint mais très attentif, le pianiste français a empoigné trois grandes œuvres du XXe siècle. Un programme «titanesque», comme l’a relevé Audrey Vigoureux (l’une des organisatrices du festival), magnifiquement structuré autour des Variations op.27 de Webern, de Gaspard de la nuit de Ravel et la 2e Sonate de Boulez. Jean-Frédéric Neuburger a d’ailleurs bénéficié des conseils de Boulez pour ce monument de jeunesse écrit en 1947-48 d’une difficulté inimaginable! Autant dire un hommage post-mortem à cette grande figure qui vient de disparaître en janvier.

S’il arrive d’un pas décidé sur scène, Jean-Frédéric Neuburger prend quelques instants avant d’entamer les Variations op.27 de Webern. Il façonne les sonorités et prend soin de doser les dynamiques (du plus doux au plus fort) dans ce cycle particulièrement concentré. Il s’en dégage à la fois du mystère et une grande clarté dans la succession des événements. Puis il enchaîne avec «Ondine» de Gaspard de la nuit. Jean-Frédéric Neuburger n’édulcore pas Ravel, jouant avec une forme de lucidité qui donne sa clarté aux sortilèges de ce triptyque inspiré de poèmes d’Aloysius Bertrand. Il veille à étager les plans sonores, la ligne mélodique se détachant d’un tapis de notes étales pour culminer dans un éclaboussement tellurique (aux attaques très franches, un rien dures).

«Le Gibet» est joué selon une pulsation imperturbable, jusqu’à l’ultime «Scarbo», très bien construit. Il y a là une sorte de sang-froid rationnel qui n’exclut pas des éclats volcaniques. Jean-Frédéric Neuburger a peu recours à la pédale, si ce n’est pas pour créer des textures vaporeuses et irisées. Si l’on pourrait souhaiter plus d’ivresse par moments, le pianiste fait entendre toute la modernité de l’écriture.

La 2e Sonate de Boulez impressionne par la pure maîtrise instrumentale. Jean-Frédéric Neuburger n’hésite pas à prendre des risques. Le premier mouvement, «Extrêmement rapide», dégage une énergie fulgurante. Le pianiste sonde le caractère plus discursif du deuxième mouvement, cheminant au gré de cette œuvre dense et ardue, aux puissantes oppositions de registres et de dynamiques. Il y insuffle une dimension narrative malgré le côté hermétique du langage. Après cette performance physique et intellectuelle, il revient à l’écriture plus familière de Debussy, jouant en bis la splendide Etude pour les agréments. Il y a là une décontraction et une forme de sensualité qui illustrent à quel point ce pianiste est à l’aise dans le répertoire français. Un programme rare, donc, par un musicien engagé.


Les Athénéennes, salle Athénée 4 de Genève, jusqu’au 14 mai. Concert surprise avec différents musiciens du festival samedi à 20h. https://www.lesatheneennes.ch/