Jean-Jacques Annaud danse avec les loups

Cinéma En Chine, le cinéaste de l’impossible retrouve la forme avec «Le Dernier des loups», grand spectacle à plus-value écologique

Rencontre avec un homme passionné

Arrière-grand-père garde-barrière dans le Limousin. Grand-père chef d’atelier de réparation des locomotives à vapeur de Tours. Père employé au bureau du contrôle des temps pour la réparation des locomotives électriques à Vitry-sur-Seine. L’ascendance de Jean-Jacques Annaud est indéniablement ferroviaire. Enfant unique, enfant tardif, choyé par ses parents, il se demandait «C’est donc ça la vie?» Partir pour le dépôt avec le train de 5h30 et revenir avec celui de 19h37? Se contenter d’un coquet balcon donnant sur une rue sans issue?

Théâtre, musique classique, leçons de violon, rien n’était trop bien pour la «petite merveille de la famille». Et tous les dimanches, au Draveil-Palace, c’était «l’émerveillement de la séance de l’après-midi, quand le rideau s’ouvrait sur le monde, les rêves, l’aventure… Sur tout ce que je n’avais pas chez moi.» Le cinéma donne à l’enfant l’envie d’échapper à une destinée aussi rectiligne que la voie ferrée. L’acquis peut-il transformer l’inné? Il fait des études de lettres, puis de cinéma.

Après deux premiers films grinçants, La Victoire en chantant et Coup de tête, Annaud trouve sa voie dans la réalisation de fresques ambitieuses exigeant une logistique supérieure à l’inspiration: La Guerre du feu, Le Nom de la rose, L’Ours ou L’Amant. Pour cette adaptation du best-seller de Marguerite Duras, le fils de cheminot reconstruit à grands frais l’Indochine des années 20, alors que l’auteur du livre lui croasse: «Y a un bac près d’Elbeuf, pourquoi tu t’emmerdes à aller au Vietnam?»

Très en vogue dans les années 80 et 90, ces films bigger than life perdent progressivement les faveurs du public. Sept ans au Tibet ou Stalingrad ne font plus sensation. Puis Annaud trébuche avec un hallucinant navet, Sa Majesté Minor, suivi du piètre Or noir. Il retrouve son souffle en Chine avec Le Dernier des loups, tiré du best-seller de Jiang Rong, Le Totem du loup. L’auteur raconte sa jeunesse passée en Mongolie, parmi les bergers nomades, au moment où les autorités chinoises décident d’exterminer les loups.

Un jour, un groupe de Chinois frappe à la porte du bureau d’Annaud. Ils lui demandent s’il veut bien leur faire l’honneur d’adapter ce livre. Le réalisateur les arrête tout de suite: il est interdit de séjour en Chine depuis Sept ans au Tibet, qui a beaucoup déplu à Pékin. Ils répondent: «La Chine a changé. On est pragmatiques. On ne sait pas faire ce que vous savez faire, donc on a besoin de vous.»

Un milliard de Chinois et pas un Annaud… Equation flatteuse. Le réalisateur concède. Ajoute qu’il a apprécié une forme d’humour: «Le premier soir, en Mongolie, nous avons trinqué. Les Chinois ont dit: «Voilà, on va bien regarder comment vous faites. Et quand on aura compris, on n’aura plus besoin de vous. A votre santé!» Cette franchise m’a enchanté!»

En Chine, le cinéaste jouit d’une liberté complète. Il a naturellement soumis son scénario au comité de censure. Celui-ci a poliment suggéré qu’il supprime trois scènes. Annaud les a toutefois tournées. Elles n’ont rien de politique: ce sont celles où les nomades éliminent des louveteaux en les jetant en l’air. Leur âme reste dans le ciel tandis que leur corps se brise en retombant. Les Chinois craignaient que cette cruauté n’outrageât les minorités mongoles. Or ce mode traditionnel de régulation des espèces participe au message du film.

Avec Le Dernier des loups, la Chine s’offre une virginité écologique et procède à l’autocritique de la Révolution culturelle. Au nom du progrès, le commissaire politique mène une campagne contre les loups aux conséquences désastreuses. Car, débarrassés de leur prédateur, les «écureuils de prairie» pullulent; ils ne broutent pas l’herbe, ils l’arrachent, transformant la steppe en désert. Fasciné, Jean-Jacques Annaud résume l’effet papillon: «C’est parce qu’il n’y a plus de loups que les nuages de sable étouffent aujourd’hui Pékin…»

Mais, demande-t-il, comment blâmer un agronome qui veut supprimer les loups, dévoreurs de ­bétail, alors que le pays a faim? Il rappelle que, dans l’euphorie civilisatrice, tout le monde a commis des erreurs avec passion. «Quand j’étais au Cameroun en 1967, mes copains agronomes coupaient la forêt primaire pour la remplacer par des plantations d’ananas. En France, on a rasé les bocages. Donc on a des inondations en permanence.»

Grand spectacle ouvrant les espaces immenses de la steppe, Le Dernier des loups recèle une péripétie épique: un stampede de 250 chevaux harcelés par une meute de loups, dans le blizzard nocturne. Six mois de préparation, six semaines de tournage, six minutes à l’écran… Sans oublier 600 collaborateurs à –15°. Le gros souci était d’éviter que les animaux ne se blessent. «Or les loups ne pensent qu’à une chose, éventrer les chevaux, et les chevaux à botter les loups…»

Il a fallu disposer un fond bleu de 150 mètres de long, entraîner les carnivores et les équidés à courir dans des couloirs définis par des clôtures électriques, séparément, puis ensemble, de jour, puis de nuit, avec pour finir des ventilateurs diffusant une neige fine et glaciale – en évitant que les ventilateurs n’explosent les drones de prise de vues aériennes.

Annaud a travaillé avec des ours, des tigres, des loups, des éléphants… «Même des femmes. Et des acteurs hollywoodiens», complète-t-il, hilare. Alors quelle est la pire espèce à diriger? «L’acteur hollywoodien, bien sûr. Le pire, c’est F. Murray Abraham, un méchant qui essaye de casser le film. Je préfère dix fois les loups. Ce sont des compagnons honnêtes, ils veulent vous bouffer, très bien. Oui ils sont dangereux, mais ils ont une noblesse et je comprends pourquoi les Mongols les vénéraient.» Le pire cauchemar du tournage reste les moustiques qui piquent jusqu’au sang hommes et chevaux.

A 71 ans, l’inépuisable Jean-Jacques Annaud ne rêve-t-il pas d’un tournage pantouflard? Une captation théâtrale? «Ce serait le bonheur. Pourquoi pas? Un film hyper-minimaliste. Avec pour acteur un galet du lac Léman…» Il rêve trois secondes. Redémarre: «Savez-vous que les pierres qui ne s’aiment pas se mangent entre elles? Elles se captent les atomes, se réduisent en poussière. Un jour, je ferai peut-être La Guerre des pierres.. .»

«C’est parce qu’il n’y a plus de loups

que les nuages de sable étouffent aujourd’hui Pékin»