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Andreï Platonov croqué par Frassettto.
© Frassettto

Mentor

Jean-Jacques Bonvin: «Dans la nef des fous avec Platonov»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Jean-Jacques Bonvin a choisi Andreï Platonov

La représentation de la vie quotidienne à l’époque soviétique devait s’inscrire entre dialectique et héroïsme positif: droit au but et sans attendre. Il fallait édifier l’homme nouveau comme on édifiait le complexe hydroélectrique. A deux ou trois exceptions près, les romanciers de l’époque 1929-1990 ont passé de très mauvais quarts d’heure. Mais le martyrologe compte surtout des poètes: Akhmatova, Tsvetaïeva, Maïakovski, Mandelstam, toutes et tous littéralement étouffés par le pouvoir des Soviets. On épargna Platonov mais son fils fut emprisonné. Atteint de tuberculose, il la transmit à son père à son retour du goulag. Platonov? L’un des plus grands romanciers du XXe siècle, et l’un des moins connus.

L’univers de Platonov est peuplé d’hommes qui agissent comme s’ils étaient saturés d’acide lysergique ou rendus fous par la faim: l’espoir est le même pour tous mais les moyens divergent tellement que les machines s’endorment et que les humains s’entretuent quand ils ne suffoquent pas d’ennui. Quant aux locomotives et aux barrages, qu’ils fonctionnent ou pas, ils accueillent toute la tendresse, tout l’amour dont les travailleurs sont capables dans cet état second. Tchevengour est une épopée en creux autant qu’un conte de fées parcouru de bricoleurs intarissables dont le point commun est une inefficacité totale et un formidable laisser-aller rhétorique. Dvanov, ingénieur approximatif, se rend à Tchevengour autant pour y construire le communisme que pour l’y découvrir.

Le soleil comme allié du comunisme

La ville est en effet déjà au seuil de l’utopie, les habitants en sont amaigris de bonheur, ils élaborent d’interminables ordres du jour, tiennent réunion sur réunion, évoquent Lénine et Rosa Luxembourg, étudient les possibilités de domestiquer les fleuves, le soleil et les étoiles – pendant que les rares légumes qui ont réussi à pousser et les quelques têtes de bétail encore vivantes se dessèchent comme se dessèchent les cadavres des koulaks qu’il a bien fallu massacrer, pour leur bien autant que pour celui des survivants. Tous, agonisants y compris, théorisent ad libitum sur l’avenir radieux: «[…] le système solaire, sans autre intervention, infuserait la force vitale au communisme, à condition bien sûr qu’il n’y ait pas de capitalisme, car tout travail, toute application a été inventée par les exploiteurs pour recevoir une plus-value anormale en plus des produits fournis par le soleil.»

Les bolcheviques ont au moins réussi une chose après 1917: la transformation du prolétariat en lumpenprolétariat, classe des voyous illuminés, adorateurs de l’entropie, impropres dans leur paresse à tout bond en avant. C’est à eux que Platonov donne la parole. La mer de Jouvence reprend le thème de la désorganisation d’un monde absent du présent comme il l’est du futur et du passé, cela tient de la déréliction programmée: «Pour nous non plus, le moment de se réjouir n’est pas encore venu, mais l’ennui, c’est fini depuis longtemps.» Et quand ils sortent de leur langueur millénariste, les héros de Platonov cassent tout ce qui leur tombe sous la main et s’assassinent avec entrain. Il leur arrive de voir grand, très grand: «[Vermo jouait de l’accordéon], son improvisation évoquait des géants du lait et du beurre parcourant une terre généreuse. C’étaient bien des êtres vivants, mais certaines parties de leurs corps étaient métalliques pour mieux les protéger contre les maladies, et assurer une productivité sans défaillance; ainsi, ils avaient une mâchoire d’acier, un intestin refait à neuf pour éviter les infections dues à la décomposition des matières fécales, et des glandes mammaires dotées d’un perfectionnement électromagnétique.»

Sorcellerie narrative

Joseph Brodksy écrit que pour Platonov le récit est «la prise de conscience de ce qui fait le propos du récit». Il parcourt ses romans comme il parcourt la steppe, et si le spectacle est à désespérer ou à se tenir les côtes, le ton est toujours égal: la réalité est telle qu’il faut réinventer les moyens de sa description, c’est-à-dire métamorphoser le réalisme par un tour de force qui reprend les clichés et le lexique de la propagande pour les précipiter contre la nef des fous de l’idéologie. Platonov est l’héritier de Grimmelshausen, de Rabelais, de Cervantès; il est aussi le frère d’arme littéraire de son contemporain Isaac Babel, qui finira encore plus mal que lui: torturé et fusillé. Il serait intéressant de savoir si une telle sorcellerie narrative est aujourd’hui possible dans le bruit blanc de la marchandise absolue, ou si toute tentative en ce sens serait immédiatement phagocytée par celle-ci: «Dès que je me serai élucidé, je disparaîtrai une fois pour toutes.»


Jean-Jacques Bonvin

Licencié en sociologie de l’Université de Genève en 1976, Jean-Jacques Bonvin a consacré son mémoire à la sociologie des maladies mentales. Il a étudié la danse auprès de Merce Cunningham, à New York, travaillé pour l’OMS, et participé à la création des revues Cavaliers seuls, Jocal et Coaltar. Jean-Jacques Bonvin est l’auteur de plusieurs romans et vit à Genève.

Lire aussi:  La Légende dorée de Jean-Jacques Bonvin


Profil

1951 Naissance à Fribourg.

1999 «La résistance des matériaux» (Melchior).

2011 «Ballast» (Allia).

2013 «Larsen» (Allia).

2014 «Le troisième animal» (D’autre part).

2018 «Histoires saintes» (D’autre part).

Dossier
Un auteur, un mentor

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