Des huit expositions monographiques proposées dans le dernier épisode du cycle «L’éternel détour», au Mamco à Genève, la plus importante, outre les vidéos de Jean Otth sous le signe de Zénon et de la rêverie, est sans conteste la rétrospective de l’œuvre de Jean-Jacques Lebel, qui occupe tout un étage. Alors que les artistes exposent une vingtaine de pièces chacun, du plasticien français ainsi mis en vedette sont montrés plus de 110 peintures, assemblages et installations, qui couvrent 60 ans de carrière. Des œuvres mixtes, des œuvres engagées, qui nous parlent de la condition de la femme, du fascisme, de la torture et de la guerre, des œuvres qui sans cesse renouvellent la perception, nous obligent à nous adapter, en tant que spectateurs, des œuvres expérimentales et qui pourtant semblent maîtrisées, d’emblée.

Les notions de collage et de métamorphose sont ici essentielles: pièce ouverte, l’installation intitulée Les Avatars de Vénus crée une collision entre les visages (mais c’est du corps entier qu’il s’agit) de la femme, telle que la perçoivent l’histoire et les sociétés, des Vénus archaïques, aux formes plantureuses, jusqu’aux pin-up dénudées. Autre moment fort du parcours, le labyrinthe dédié aux dommages «collatéraux» de la guerre, à savoir la torture, représentée par les images écœurantes de la prison d’Abou Ghraib, en Irak. Une fois qu’on a pénétré dans les couloirs tapissés de ces images, difficile de s’en dégager, physiquement et émotionnellement.

L’exposition rappelle le rôle du Français (il est né en 1936 à Paris) dans l’introduction du happening en Europe, au début des années 1960, précisément entre 1960 et 1968, date à laquelle il a renoncé à cette forme d’art et de provocation, et sa posture de rebelle, qui n’hésite pas à utiliser l’érotisme, par exemple, pour frapper les esprits. Au Mamco, une paroi tapissée de photographies de la septantaine d’actions menées par l’artiste rappelle cette phase mouvementée de sa carrière. Mais Jean-Jacques Lebel n’est pas seulement un homme de l’image, il est aussi un homme des mots. Lui qui a baigné dans l’atmosphère surréaliste, son père ayant été un ami et biographe de Marcel Duchamp, a traduit la poésie de la beat generation, et il n’a de cesse de se profiler en agitateur et en innovateur. Pièce historique, le Grand Tableau antifasciste collectif de 1961 insiste sur un autre aspect, la notion de collaboration. Cette pièce à vocation politique a en effet été réalisée à plusieurs mains, avec Erró, Peter Saul et Camilla Adami.

Après cette traversée de la seconde moitié du XXe siècle, on découvre, dans les autres étages, les portraits volontairement sans grâce et presque sans tonalité de Luc Andrié, 19 versions peintes d’une photographie de l’écrivain chilien Roberto Bolano. Ou encore la petite salle proportionnée à la stature du «petit maître» suisse du surréalisme Walter Grab. Ainsi que les grandes copies en noir et blanc de motifs de la peinture chinoise actuelle, que Gabriele Di Matteo, dans un processus ironique, a fait réaliser par des artisans-artistes de sa ville natale, Naples. Images qui attestent le manque de soins, un geste lourd, une vision somme toute bien triste de la délocalisation.

Combien plus dynamique, l’œuvre d’Hervé Télémaque, limitée ici aux années 60, illustre les racines surréalistes, et expressionnistes, de ce qu’on a appelé la figuration narrative. Né en 1937 à Port-au-Prince, le peintre a fréquenté le cercle d’André Breton, avant de partir étudier à New York et d’y découvrir, notamment, le pop art. De retour en France, il y poursuit un travail fondé sur la couleur, des souvenirs d’Haïti, des objets de la vie quotidienne, associés sans raison apparente, de manière à composer une peinture qui tienne, et qui retienne l’attention. De «passage» dans les rues de Johannesburg, Laurence Bonvin y a capté, sur fond noir, des figures sculpturales, dotées d’une présence saisissante. Quant à Robert Heinecken, il joue au «paraphotographe», en jonglant avec les images de magazines…

Cycle «L’éternel détour», séquence été 2013. Mamco, rue des Vieux-Grenadiers 10, Genève, tél. 022 320 61 22. Ma-ve 12-18h, sa-di 11-18h. Jusqu’au 15 septembre.

Des œuvres engagées, qui nous parlent de la condition de la femme, du fascisme, de la torture et de la guerre