opéra

Jean-Jacques Rousseau, enfin lyrique

Pour sa rentrée, le Grand Théâtre de Genève frappe fort avec un opéra contemporain. «JJR (Citoyen de Genève)» évoque la destinée de l’écrivain et philosophe né il y a 300 ans. Une épopée à trois, avec le metteur en scène Robert Carsen, le librettiste Ian Burton et le compositeur Philippe Fénelon

Noir dans la salle. Ou presque. Robert Carsen est aux aguets. «C’est vous qui nous espionnez…» Assis dans la pénombre, le metteur en scène canadien veille aux lumières sur le plateau. «Essayons avec du bleu, là!» Peter Van Praet, à sa droite, tape sur son ordinateur; il actionne des curseurs et règle la luminosité des couleurs: «Non, c’est trop, un peu moins!» A sa gauche, Christian Rätz griffonne des notes sur un calepin. «Les deux chanteurs, là, ils ne sont pas synchronisés; ils devraient arriver ensemble sur le plateau.» Tout un bastion d’assistants pour régler la mise en scène de JJR (Citoyen de Genève) au Bâtiment des forces motrices de Genève.

Ça n’a l’air de rien, un nouvel opéra, mais c’est énorme. Musique, livret, mise en scène: tout est à inventer. JJR (Citoyen de Genève) constitue un enjeu crucial pour le Grand Théâtre de Genève. Depuis trois ans, Tobias Richter, directeur du Grand Théâtre, met toute son énergie dans cette création.

Il a constitué un trio de rêve (avec le compositeur français Philippe Fénelon et le librettiste anglais Ian Burton) pour donner corps à cet opéra contemporain à l’occasion du tricentenaire de la naissance de Rousseau. Parce qu’il sait que la musique d’aujourd’hui est si difficile à faire passer (même les abonnés du Grand Théâtre font en général la moue…), il a choisi une étoile de la mise en scène d’opéra: Robert Carsen. Partout, du Metropolitan Opera de New York à la Scala de Milan, en passant par Paris, Vienne, Londres, ses productions élégantes et parfois spectaculaires (comme Le Chevalier à la rose à Salzbourg) en font une signature chic et prisée.

Lunettes stylisées, le regard éveillé malgré l’intense fatigue (deux reprises d’opéras et deux expositions imminentes parallèlement à Paris!), le metteur en scène n’en est pas à son premier ouvrage contemporain. En janvier déjà, il présentait au Grand Théâtre un autre opéra du XXIe siècle, Richard III de l’Italien Giorgio Battistelli, d’après Shakespeare.

«C’est inhabituel, parce j’étais sur ce projet d’opéra autour de Rousseau bien avant le compositeur et le librettiste. Tobias Richter m’a fait plusieurs propositions, mais c’est cette idée de la création qui m’a séduit le plus.» Et pourquoi Rousseau? «Parce que c’est un personnage «hors temps». Il n’est pas du tout un produit du XVIIIe siècle – comme Voltaire. Il est avant les existentialistes, avant les romantiques, il est derrière beaucoup de mouvements de pensée. Il est singulier, unique, isolé mais aussi très universel.» Et d’évoquer la liste invraisemblable d’écrits sur toutes sortes de sujets: politiques, sociaux, l’enfance, l’éducation, l’administration – et «ne parlons pas de la musique, entre le fameux Dictionnaire de la musique, le nouveau système de notation musicale, les ouvrages scéniques, etc.»

Encore fallait-il un trio gagnant. Robert Carsen a carte blanche pour choisir Ian Burton, fidèle collaborateur (qui a d’ailleurs signé le livret de Richard III). Tobias Richter, lui, mise sur Philippe Fénelon, compositeur français qui a fait ses preuves avec plusieurs opéras, dont quatre pour l’Opéra national de Paris. Il faut fixer un calendrier: écriture du livret, composition. Il faut surtout délimiter le cadre.

«On a renoncé à faire un récit biographique de la vie de Rousseau parce que lui-même a signé la plus grande autobiographie jamais écrite», s’exclame Ian Burton. Cet homme délicieux, très british, va donc réfléchir à la meilleure manière de présenter Rousseau. Il opte pour un «divertissement philosophique» d’après le modèle du Devin du village, le seul opéra de Rousseau dont le nom soit familier des mélomanes – même si la plupart ne le connaissent pas. Il en reprend la structure musicale, formée de sept scènes et d’un «vaudeville». Il subdivise la figure de Rousseau en trois personnages, Rousseau enfant, jeune homme et vieillard («JJR1», «JJR2» et «JJR3») qui dialoguent sur scène d’entrée de jeu. Tout l’opéra se déroule d’ailleurs comme une rêverie, avec un retour sur soi à divers stades de sa vie.

Donner à voir Rousseau, donner à l’entendre. En faire un être humain à l’échelle de tous. En bon Anglais, Ian Burton pense que Rousseau est connu des Genevois, mais son complice Robert Carsen le met en garde. «Robert voulait que je fasse un résumé au début de chaque scène de l’opéra pour que le public sache de quoi il retourne. Après tout, les élèves n’ont peut-être lu que deux chapitres des Confessions à l’école …»

Mais surtout, JJR (Citoyen de Genève) se distingue des opéras habituels en ce qu’il n’y a pas de récit chronologique. «On n’est pas dans une dramaturgie habituelle où l’on raconte une histoire d’amour avec un soprano, un ténor, et un baryton qui vient contrecarrer les amours des tourtereaux, puis quelqu’un qui meurt», dit Philippe Fénelon. Une description à peine caricaturale des opéras du XIXe siècle. «On voulait essayer de faire un opéra sur les idées – une chose assez originale et difficile.» D’où des scènes qui évoquent chacune des thèmes essentiels à Rousseau, comme la nature, le sexe, l’argent, la religion…

Une épopée à trois (un «trilogue», dit le compositeur), avec des échanges constants en cours de route. «Evidemment, j’avais besoin d’un texte pour composer la musique», dit Philippe Fénelon. La première ébauche du livret foisonne d’idées; mais il s’agit d’élaguer son contenu: «Nous avons fait ça ensemble, Ian et moi, et nous avons retenu les choses les plus fortes.»

De son côté, le compositeur met huit mois à compléter la partition. Ramasser, concentrer la dramaturgie: «J’aime bien écrire un peu plus, un peu trop et à partir de là nettoyer, élaguer, relire comme dans un texte littéraire.» De son côté, Robert Carsen agit comme une caisse de résonance et n’hésite pas à intervenir dans le processus de création, jusqu’à ces derniers jours. «Hier encore, j’ai apporté quelques modifications au texte que j’ai fait valider par Ian. Il n’y a que lorsque vous voyez l’œuvre sur le plateau dans son entier que vous pouvez voir quel est le rythme juste, ce qui fonctionne ou pas.»

Sur la scène du Bâtiment des forces motrices, un grand tapis de verdure. Cette nature aux tons enchanteurs sert de toile de fond pour le récit. Dans la salle, Philippe Fénelon a l’œil rivé sur sa partition. On le sent concentré, à l’écoute de l’équilibre entre les pupitres. Il s’assure que le son dans la fosse d’orchestre se marie à celui des chanteurs sur le plateau. Soudain, Robert Carsen intervient avec un micro: «Le son des chœurs, c’est vraiment pas joli dans la salle. On dirait qu’on est dans une salle de bains! Il faut faire quelque chose avec la sonorisation.» Cinq minutes après, les chœurs sonnent infiniment mieux, plus aérés, plus aériens.

Robert Carsen croque une pomme. Le temps de consulter ses e-mails sur son iPhone, il reprend de plus belle et s’adresse à son assistant: «C’est quoi ce geste? C’est dans la mise en scène ou pas? Tu devrais lui dire de faire attention.» Les compteurs tournent. A chaque répétition, la marge d’erreur devient plus infime. La première, mardi soir prochain, s’annonce pleine de suspense.

«On n’est pas dans une dramaturgie habituelle où l’on raconte une histoire d’amour et quelqu’un qui meurt»

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