Spectacle

Jean-Louis Hourdin, les tréteaux de la colère

L’acteur et metteur en scène français marie au Théâtre Saint-Gervais à Genève Marivaux et l’essayiste américaine Naomi Klein. Paroles d’un merveilleux rebelle

Ils sont rares à pouvoir prétendre à ce titre. Jean-Louis Hourdin est un frère pour le spectateur. L’acteur et metteur en scène français donne l’amour du large depuis quatre décennies en nautonier bienveillant. Un jour, il vous largue sur le rivage de Prospéro le magicien (La Tempête à la Comédie de Genève en 1986). Un autre, il vous hisse sur les épaules de Solal, héros de Belle du Seigneur, ce mausolée aux amants signé Albert Cohen (Des babouins et des hommes au Théâtre de Vidy en 1991). Un autre encore, il vous attend sur une place de village, avec en guise de bouquet, des roses qui saignent sans amertume, Bertolt Brecht ou Federico Garcia Lorca.


Cet automne, il bivouaque au Théâtre Saint-Gervais à Genève. Il y monte L’Ile aux esclaves de Marivaux et des extraits de La Stratégie du choc de l’essayiste américaine Naomi Klein – première, ce mardi. D’un côté, l’histoire d’esclaves qui éduquent les maîtres. De l’autre, un réquisitoire contre les méfaits d’un capitalisme sauvage. Jean-Louis Hourdin est de ceux que l’injustice écorche comme une baïonnette, mais il ne bat pas en retraite. Sa munition est poétique. Et ses tambours sont ceux d’un théâtre qui ne crie pas, mais vibre, porté par les fantassins de l’espoir.


Mais c’est l’heure du pastis, Jean-Louis, non? Le jour pique du nez, l’artiste s’extrait de l’ombre où il répète, avec ce grand front étonné, sa maigreur d’anachorète qui le distinguent. Dans une heure, il reprendra. Au café du coin, on commande un pastis et on parle d’abord d’île carnavalesque, puis d’esclavagisme moderne, celui que Naomi Klein décrit. «J’ai lu La Stratégie du choc, et j’ai été bouleversé par cette lecture, ce constat qu’elle fait qu’on nous a volé la démocratie, que nous sommes dirigés par des gens qui ne sont pas nos élus. C’est le triomphe des thèses du penseur libéral Milton Friedman. J’ai voulu faire entendre des passages de ce livre qui m’a mis en larmes.»


Les larmes sont sa source, larmes de vieil enfant qui dit non à ce qu’il appelle la folie du monde. C’est de là que tout monte chez Jean-Louis Hourdin. Pour La Stratégie du choc, il cherche un écrin. Marivaux le lui fournit. Sur scène, la toile de la fiction devrait tomber et les acteurs revenir à la surface comme des fanaux dans la vague. «Le théâtre consiste à danser sur le malheur, parce qu’il n’y a pas de pièce sur le bonheur, formule Jean-Louis Hourdin. Nous sommes les délégués de la communauté, nous sommes un pont jeté entre des fraternités disparues et des fraternités à venir. A la sortie du spectacle, nous devrions être plus humains.»


Catéchisme? Les cyniques le prétendront. Mais quand même. Le spectateur qui fréquente les salles n’est-il pas déjà acquis? «Oui, c’est le problème. Mais je commence toujours par présenter nos spectacles dans le village bourguignon où je vis depuis trente-sept ans, à Massily. Dans la salle, il y a une centaine de personnes, des paysans, des ouvriers, des commerçants. Ils ne sont pas tous convaincus, certains protestent, d’autres sont prêts à en prendre pour trois heures de plus.» Jean-Louis Hourdin a cette ambition: non pas instruire, mais faire écho aux blessures de ses contemporains, emmailloter de mots ceux qui ne savent plus dire. Les titres de ses montages parlent d’eux-mêmes: Veillons et armons-nous en pensée, Et si on s’y mettait tous.


Mais où est née cette idée d’un théâtre qui brave les campagnes, de cette camionnette de la pensée comme il l’appelle qui déballe partout en France tréteaux et baladins? Peut-être d’une adolescence déchirée, du chagrin d’être placé dans un pensionnat, de se sentir seul au milieu de cent solitudes. «J’ai proposé aux curés de créer un atelier théâtre. Et la salle de répétition est devenue un lieu de fraternité.» Il a 18 ans en 1962, la France et l’Algérie s’apprêtent à signer des accords qui closent des années de plomb et de sang. Il veut faire du théâtre, mais ne trouve pas son compte dans les cours où se bousculent les minets, c’est son expression. Il part à Djibouti comme instituteur. Et découvre les DS noires des potentats locaux. «Chassez les Français!» lance-t-il à ses amis. La police arrête l’agitateur, puis le renvoie en France.


Sa chance, c’est l’école du Théâtre de Strasbourg. Des personnalités magnifiques distinguent ce félin au poil orageux. Peter Brook et Jean-Pierre Vincent l’engagent successivement. «Je me suis retrouvé à devoir choisir entre les deux. J’ai opté pour une troisième voie, m’installer à la campagne avec deux autres camarades, l’acteur Olivier Perrier et l’auteur Jean-Paul Wenzel. Mon envie, c’était de jouer partout, dans les gymnases, dans les bistrots.»


Ses héros à l’époque? Jacques Copeau (1879-1949) d’abord, ce critique et homme de théâtre qui entraîne ses disciples dans les prés pour y chercher le sens d’une oeuvre, loin des routines parisiennes. Mais aussi Louis Jouvet, ce magnétique qui se méfie des grandes formules et célèbre la simplicité. «L’idéal, c’est le respect du texte, l’acteur est comme un interprète à l’ONU, dit encore Jean-Louis Hourdin. Les langues des poètes sont comme des langues étrangères. Il ne faut pas les saloper par excès de narcissisme.»


D’ego, il n’en aurait pas, ou presque. Seule la tribu l’enchante. «Chef de troupe, c’est comme ça que je me définis, plutôt que comme metteur en scène. Je ne commande pas, chacun peut apporter son idée, j’arbitre.» Quand il ne promène pas les tréteaux de ses colères, il paterne ses deux filles, Marie et Lily, 13 et 9 ans. «Oui, je sais, j’ai appris à faire l’amour tard», sourit-il. On l’imagine à Massily. Il ouvre la porte de l’ancienne poste qui est devenue sa maison. Et soudain, ce n’est plus une poste, mais une arche. Comment ne pas embarquer?

Vous reprendrez bien un peu de liberté… ou comment ne pas pleurer? Genève, Théâtre Saint-Gervais, du 27 octobre au 7 novembre; rens. 022/908 20 00.

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