La boulimie s'est muée en frénésie. Jean-Louis Murat, poète auvergnat de son état, a une discipline de fer malgré sa nonchalance affichée. Six mois à peine après A Bird on a Poire, marivaudage pop en compagnie du timbre libertin de Jennifer Charles sur des compositions racées de Fred Jimenez, le voilà empressé de livrer une triplette discographique. Au sein de laquelle vers et dévers se déversent par centaines. En plus de Moscou, où il «aime la fille d'un capitaine», admire «la fille du fossoyeur» (texte emprunté à Pierre Jean de Béranger), duettise avec une Carla Bruni éprise de rock comme lui et l'insoumise Camille, Murat met en musique une mince partie du répertoire de Béranger via 1829. Ce poète d'il y a deux siècles lui a donné aussi et enfin des ailes pour éditer son propre poème de mille vers intitulé 1451. Autant de chants intimistes et lettrés dont sa voix grêle a donné jeudi soir un aperçu au Casino Théâtre de Genève, dans le cadre du festival Voix de Fête, où il est venu étrenner son énième tournée après quelques jours de répétitions in situ. Rencontre avec un libertaire farouche, en fin de contrat avec sa maison de disques et se disant officieusement «boycotté» par les dernières Victoires de la musique alors que deux excellents albums étaient parus en 2004. Dernier inventaire avant liquidation autour de thèmes chers à un être de chair et, surtout, de sang. Qui jouit de «la petite mort» sans plus se soucier de la sienne.

Pierre Jean de Béranger (1780-1857)

«J'ai découvert Béranger il y a quatre ou cinq ans. Je ne savais pas que c'était une «méga star» au XIXe siècle. C'était un poète et chansonnier connu et reconnu dans toute l'Europe. Victor Hugo, Chateaubriand et tous les génies de l'époque, de Goethe à Stendhal, l'admiraient et se pressaient d'aller le voir quand il était emprisonné. Comme je l'ai déjà fait avec Madame Deshoulières (ndlr: aux côtés d'Isabelle Huppert), je continue d'explorer l'histoire de la chanson française. La motivation de départ était de savoir ce qu'était la chanson française. On me qualifie de chanteur français, mais je n'ai pas un disque de chansonnier chez moi. En revanche, j'ai tout Dylan.»

Esprit libertaire

«Les dimensions séduisantes du répertoire de Béranger? L'idéal républicain, une liberté de pensée sans bornes, l'impertinence, un esprit libertaire. Béranger représente toutes les valeurs qui sont à l'origine de la chanson française. Il se permettait de dire merde au système et, dans le même temps, Louis XVIII puis Napoléon III le conviaient à leur table. Chateaubriand a tout magouillé pour le proposer à l'Académie française. Béranger a refusé en disant: Je ne suis pas poète mais chansonnier. On a voulu le nommer aussi ministre de l'Education nationale. Il a dit: à une condition, que toutes les femmes des pensionnats de France lisent ses textes pornographiques. Béranger, c'était l'essence de l'impertinence et de ce que devrait encore être la chanson française.»

«La chanson négationniste»

«Il est difficile de définir cette censure en forme de politiquement et artistiquement correct. La chanson dite contestataire en France souffle dans le sens du vent. C'est de la posture, qui est à une syllabe d'imposture. En France, il est hallucinant de voir se développer une sorte de chanson négationniste, considérant que de 1955 à 2005, il ne s'est rien passé. Des gens chantent comme dans les années 50 ou comme sous Pétain avec un peu de swing façon zazou – c'est de la chanson de «collabo» –, comme si les Beatles, les Rolling Stones, Ray Charles ou Otis Redding n'avaient jamais existé. Ces musiques de fanfare qui racontent qu'hier avec Ginette on est allé manger un McDo, avec des cuivres derrière, c'est du sous-balloche et on se demande où est passée la Stax, la guitare électrique. La nouvelle chanson est une chanson de vieux, pas insolente pour deux ronds et hyper propre sous le nez, polie avec Drucker. La chanson française ne risque et ne revendique rien. C'est une chanson de chiffes molles réactionnaires.»

«Moscou» et la censure

«On vit une période glaciale. On est en plein Moscou aussi: les médias nous censurent, la liberté d'expression n'est plus vraiment garantie. On devient rapidement un tricard médiatique si on dit certaines choses en chansons ou aux médias. C'est comme s'il existait une nouvelle religion: l'Eglise médiatique. Sur Moscou, je me suis autocensuré pour éviter les emmerdements. Les chansons outrancières ou sur la sexualité, j'ai dû les garder pour moi. Des annulations de concert, des aides aux tournées m'ont déjà été supprimées. J'ai dit un jour que le statut d'intermittent du spectacle était une stupidité et ne créait rien d'intéressant. La Sacem, l'Adami (ndlr: sociétés des auteurs, des interprètes français) m'ont supprimé mes subventions: je n'étais pas dans la ligne du parti. Mais le passé me poursuit: je suis en fin de contrat chez Virgin, je n'ai aucune proposition d'autres maisons de disques. Tout comme j'ai appris officieusement qu'Universal Music ne voulait pas de moi parmi les nommés des dernières Victoires de la musique.»

CD: Moscou (Virgin/EMI) et 1829 (en téléchargement sur http://www.jlmurat.com, puis en CD le 3 mai); 1451: poème illustré de 1000 vers + CD et DVD Lire l'intégrale de l'interview sur http://www.letemps.ch