Qu'est-ce qui peut bien décider un chanteur réputé bougon, misanthrope et solitaire à sortir de sa tanière? Sinon une femme, disons deux. La première, Antoinette Deshoulières, est une comtesse libertine morte «il y a 120 000 jours». Jean-Louis Murat a croisé son chemin pour la première fois, à l'automne 1992, au marché aux puces de Clermont-Ferrand. La seconde, chargée de donner voix à la courtisane disparue, n'est autre qu'Isabelle Huppert, égérie de Claude Chabrol au cinéma et tragédienne encensée jusqu'en Avignon. Deux muses pour un projet sobrement baptisé Madame Deshoulières, sur lequel Murat rêve d'une rencontre libertine avec celle que Voltaire rangeait parmi les plus grandes poétesses françaises.

«Je trouvais une édition de vos œuvres publiées en 1745 à Bruxelles. Sûr de mon choix, pudique, je feuilletais à peine. […] Je courais nous enfermer dans ma voiture japonaise. Je vous trouvais à mon goût. Belle, pimbêche, dévergondée. Quelques semaines plus tard, amusé par celle qui parle, je tombais amoureux de celle qui se tait», raconte Murat à propos de sa rencontre avec la très chère Antoinette, sur le site qui lui est consacré (madamedeshoulieres.com). Séduit par le personnage et plus encore par sa plume cavalière, il mettra pourtant neuf ans à accoucher du présent album, un opus totalement à contre-pied du récent Mustango, au son très américain, tout comme de sa traduction live électronique (Muragostang).

Incorporant quelques éléments contemporains (arpèges de guitares, samples discrets, Minimoog), Murat délaisse l'exploration technologique pour une trame baroque un rien décalée. Engagé pour assurer les arrangements de l'album, le compositeur franco-suisse Daniel Meier convoque clavecin, viole de gambe, théorbe et autre luth au chevet de partitions naturalistes limpides.

De terre et de fer, de velours et de dentelles

Erudit sans être pompeux, savant mais drôle, Madame Deshoulières repose donc surtout sur la capacité d'Isabelle Huppert à incarner son personnage. Une formalité sur le papier pour une actrice qui, comme l'ont suggéré certains critiques, «est d'abord une voix, avant d'être un corps». De terre et de fer, de velours et de dentelles, capable de faire surgir le bonheur comme le désespoir sur le fil d'une seule inflexion, ce fabuleux outil théâtral ne tient hélas pas toutes ses promesses sur disque. Parfaite dans le registre parlé-chanté, Huppert trébuche, vacille et dérape dès qu'il s'agit de moduler, d'empoigner la mélodie à bras-le-corps. L'inconvénient est de taille, mais il ne suffit pas à priver de leur saveur sépia les nombreuses réussites de cet improbable voyage au pays des amours d'antan. Et pour ceux qui ne toléreraient pas ces quelques fausses notes, les Cahiers intempestifs publient actuellement Madame Deshoulières, le livre, avec une préface du page auvergnat et des illustrations signées Carmelo Zagari.

Isabelle Huppert & Jean-Louis Murat: Madame Deshoulières

(Labels/EMI).