Spectacle

Jean-Luc Bideau: «Entre nous, c’est l’enfer, mais l’attirance est irréversible»

L’acteur Jean-Luc Bideau et son épouse Marcela Salivarova-Bideau forment un couple superbement turbulent à la ville comme à la scène. Il s’apprête à jouer sous sa direction au Théâtre de Vidy. Confession de deux ego orageux

Ils poussent la porte, déjà en pétard. Jean-Luc Bideau et Marcela Salivarova-Bideau ont l’hiver flamboyant, quel privilège, beaux en époux infernaux. Ils viennent d’entrer dans nos locaux à Genève et tout trahit dans leurs mines une dispute. On le regarde, lui, sa chevelure de neige, son regard bleu, sa voix d’orage et on pense à ce héros de roman: le baron de Münchhausen, surnommé aussi baron de Crac, aventurier au XVIIIe siècle, bretteur tous les quarts d’heure, sidérant quand il enfourche un boulet de canon pour gagner la Lune.

On l’admire, elle, son élégance poivre et sel, son écharpe de soie assortie, son ironie à la mode de Prague, sa ville quittée en 1968, son clair-obscur de tsarine: la grande Catherine, c’est elle. S’ils sont là, c’est pour parler des turbulences de l’ego dans l’étau du couple; de leur alliance hors du commun qui, depuis cinquante ans, a survécu à toutes les crues, de ce mélange des genres qu’ils revendiquent: s’ils s’exaspèrent dans leur cuisine, ils poussent la torture – ou le raffinement – jusqu’à travailler ensemble. Elle met en scène, il exécute. Deux apprentis sorciers vaudous, on le jurerait: ils plantent des aiguilles dans leur effigie, ça fait mal, mais ça touche juste.

Ces jours, Marcela et Jean-Luc sont servis: ils répètent à la maison Une nuit avec Hamlet, suite de textes du poète tchèque Vladimir Holan, ce tourmenté vénéré par Nicolas Bouvier. Le comédien dira ces nuits d’illuminations, escorté par le trompettiste Erik Truffaz. Elle, elle réglera la manœuvre, à Vidy, du 20 au 22 février. «En octobre, nous avons fêté nos cinquante ans de mariage et Jean-Luc a dit qu’il avait perdu son ego en m’épousant, pose Marcela en guise de préliminaires. Moi, je lui ai dit qu'il m'avait enrichie.» On parle donc de leur théâtre intime.

Le Temps: La première rencontre?

Marcela Salivarova-Bideau: C’était à Prague en 1966. J’avais la vingtaine, j’avais étudié les sciences politiques et l’arabe, j’étais interprète et travaillais pour l’organisateur de la tournée. Je devais accueillir à l’aéroport la troupe du Théâtre national populaire (TNP), elle venait jouer Les trois mousquetaires. Adolescente, j’avais vu Gérard Philipe à Prague, j’avais été bouleversée. Dans le groupe, j’ai tout de suite distingué un jeune homme très grand, c’était Jean-Luc. Nous devions recueillir les passeports. J’ai vu qu’il était célibataire.

Jean-Luc Bideau: Je remplaçais un grand acteur, Jean Bouise, et j’étais nul. Personne n’avait pris le temps de me montrer comment jouer mon rôle.

M.: Il m’a abordée le lendemain à l’hôtel et m’a demandé: «Est-ce que je peux vous aider?» J’ai répondu dans mon meilleur français: «Je vous en saurais gré.» Il m’a draguée. Et je l’ai laissé languir.

J.-L.: J’étais comme un héros de Houellebecq. Je voulais passer à l’acte. Mais Marcela était sentimentale.

M.: Nous nous sommes retrouvés à Paris cette même année, dans son studio. Je voulais savoir si je pouvais vivre avec lui. Au milieu de la nuit, il disparaissait vadrouiller. Avant de claquer la porte, il lâchait: «Je ne peux rien pour toi.» Alors, je suis rentrée à Prague, avec un play-boy qui avait une superbe voiture. Je trouvais Jean-Luc inhumain. Il n’a pas changé.

J.-L.: Je suis revenu à Prague en 1968, avec mon ami, le décorateur Jean-Marc Stehlé. Je lui ai demandé s’il avait des nouvelles de Marcela. Il m’a dit que c’était une femme à part, je n’en doutais pas, une femme exécrable, mais de tempérament. Je ne me suis pas trompé. Je l’ai appelée.

M.: Et je lui ai répondu que je voulais un enfant, parce que si l’amour n’est que charnel, il ne dure pas.

Quelle a été l’influence de Marcela sur votre carrière, Jean-Luc?

J.-L.: Immense. Sans Marcela, je n’aurais pas fait la même carrière. C’est elle qui m’a poussé, au début des années 1970, à frapper aux portes des cinéastes Alain Tanner et Michel Soutter.

M.: Jean-Luc devait gagner notre vie.

J.-L.: J’étais orgueilleux et je ne voulais plus me vendre. A Paris, j’avais multiplié les tentatives auprès de metteurs en scène réputés. Et à chaque fois, c’était un bide. Mais Marcela m’a obligé à demander un rendez-vous à Michel Soutter. C’est comme cela que j’ai tourné en 1970 James ou pas. J’ai enchaîné avec Le fou de Claude Goretta. Et ça n’a plus arrêté.

Quand avez-vous décidé de travailler ensemble?

M.: Dans les années 1970, il a beaucoup joué à Paris et j’ai senti qu’un vide s’installait entre nous. Un jour, il m’a dit, et il croyait me faire plaisir, que le travail représentait pour lui 51% de sa vie, la famille 49%. J’ai voulu connaître ce monde qui l’éloignait de nous. En 1980, le Petit Théâtre à Sion lui a donné une carte blanche. Nous étions tombés sur un formidable texte, Stratégie pour deux jambons de Raymond Cousse. J’ai fait la mise en scène, je n’avais jamais fait ça, j’étais comme un imposteur. Et ça a été une sacrée réussite. Par la suite, nous avons fait neuf spectacles ensemble, peu vus malheureusement. Parce qu’on y découvre un autre Jean-Luc, pas cette «grande gueule» qui est son étiquette. Je suis révoltée quand on le réduit à ce cliché.

Quelle metteuse en scène est Marcela pour vous?

J.-L.: Elle m’éclaire par son intelligence, sa culture littéraire, son jugement. Surtout, elle ne me lâche pas. Parce qu’elle connaît mes défauts et, peu, mes qualités, elle est d’une exigence épuisante. Elle sait qu’elle peut creuser, elle maîtrise son Bideau. Autant dire que c’est un enfer. Travailler avec Marcela est une chance et un malheur absolu. Créer en couple, c’est très difficile.

Qu’est-ce que l’acteur Jean-Luc Bideau a gagné avec le temps, Marcela?

M.: Au cinéma, il sait faire maintenant. Il est très bon pour s’adresser à la caméra. L’été passé, il a tourné dans un village en Valais, nos petits-enfants étaient figurants. Je leur ai demandé ce qu’ils pensaient de leur grand-père. Ils ont répondu qu’il avait l’air vrai. Sur scène, c’est autre chose. Il a un problème physique. Il ne peut quand même pas dire Holan assis, avec des lunettes (rire agacé de Jean-Luc, dans sa barbe, bien sûr)! Pendant les répétitions, il n’arrête pas de dire qu’il n’est pas d’accord avec moi.

J.-L.: J’ai toujours peur de ne pas être à la hauteur, d’être un idiot. Marcela est une intellectuelle. Je ne peux pas nier qu’elle m’aide comme acteur. Mais je ne vois pas avec qui d’autre que moi elle pourrait travailler.

Est-il vrai, Jean-Luc, que vous lui soumettez tous les scénarios qu’on vous propose?

J.-L.: Elle donne toujours son avis. Et la plupart du temps, il est négatif. Sauf pour la série d’Arte Ainsi soient-ils. Là, elle s’est battue pour que je la fasse, pour que je sois le Père Etienne Fromenger.

M.: C’est peut-être mon éducation praguoise, à l’époque du communisme. Mais j’estime qu’un artiste doit défendre quelque chose. Sinon, ça ne vaut pas la peine.

J.-L.: Jamais je ne prends une décision seul.

M.: Il fait exactement ce qu’il veut.

Qu’est-ce qui fait que votre couple tient?

J.-L.: J’ai une attirance pour Marcela qui est irréversible. C’est un mélange de désir, d’admiration, de détestation, de tendresse. Tout à l’heure, après notre dispute à cause de Holan, elle m’a annoncé qu’elle finirait ses jours à Prague. Dix minutes plus tard, elle n’en parlait plus. Ce qu’elle a dit, au début de notre entretien, m’a bouleversé: je l’ai enrichie, tu te rends compte? C’est un enrichissement qui n’est pas moral ou intellectuel, c’est autre chose.

M.: Tu m’as ouverte à un autre monde.

J.-L.: On ne peut pas se quitter.

M.: Holan définit ainsi l’amour: «Tu ne sais pas d’où jaillit la source paradisiaque, mais tu te languis.» Après, il dit des choses de ce genre: «Tu es en manque avec volupté, puis furieusement.» Je ne sais pas, moi, ce qu’est l’amour, sauf quand on parle des enfants. Là, c’est inconditionnel. Nous avons six petits-enfants, et nous retrouver à 12, avec nos enfants, Nicolas et Martine et leurs conjoints, c’est fantastique.

Qu’est-ce que vous admirez chez Jean-Luc?

M.: Comme tout le monde, je dirai que Jean-Luc est très bon «au fond». Mais il n’arrive pas, même sur la scène, à se dépouiller de toutes ces couches qu’il met par-dessus pour qu’on ne voie pas sa générosité. J’ai l’impression que son corps est parsemé d’antennes qui captent les critiques qu’on pourrait lui adresser, comme s’il était toujours sur la défensive. Quand nous répétons et que je lui fais une remarque, il se hérisse et il sort ses armes. J’ai alors envie de lui dire: «Dépose les armes, je suis ton alliée.»

J.-L.: Pas facile avec toi, tu es tellement ironique, même quand tu te présentes comme mon alliée. Mais c’est le couple, on n’échappe pas à ces malentendus.

M.: Jean-Luc me dit souvent que je le surprends. Le poète William Butler Yeats dit que la nature humaine est tellement complexe qu’on a intérêt à rester longtemps ensemble pour se connaître. Il a cette phrase aussi: «Se connaître, c’est s’aimer.» Jean-Luc et moi, on aspire toujours à se connaître. Il y a encore du chemin!


Une nuit avec Hamlet, Lausanne, Théâtre de Vidy, du 20 au 22 février, https://vidy.ch/


Un couple sur le divan des poètes

Woody Allen et Ingmar Bergman les auraient adorés. Marcela et Jean-Luc forment un couple de cinéma, entre cris et chuchotements. Ils s’exaspèrent, se déchirent, se raccommodent en beauté. C’est du moins ainsi qu’ils se racontent. Pour libérer la parole, en guise de préambule à notre entretien, on leur a demandé d’apporter chacun un poème, qui parlerait d’eux, de ce lien chahuté et néanmoins inconditionnel.

Le choix de Jean-Luc Bideau:

«Entre l’amour et l’amour, entre l’homme et l’amour, il y a la femme. Entre l’homme et la femme, il y a un monde. Entre l’homme et le monde, il y a un mur.» Jacques Lacan, psychanalyste

Le choix de Marcela Salivarova-Bideau:

«Tu sais bien que le bourgeois n’hésite pas à plumer les ailes des anges. Le poète ouvre la porte, fait le courant d’air et souffle dans le tas.» Vladimir Holan

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