Paris, place du Châtelet. Jean-Luc Bideau, vélo solex bleu, vient de couper le moteur. Et le voilà au Zimmer, café chic et ouaté. Cheveux blancs, yeux bleus comme un ciel alpin, il est ce jeudi, sur le coup de midi, vagabond et patriarche à la fois. Cela tombe bien: Jean-Luc Bideau incarne le roi Lear au Théâtre de la Ville de Paris. Non pas le Lear brisé de Shakespeare, mais celui plus brisé encore d'Edward Bond, dramaturge marxiste anglais qui publiait en 1973 Lear, sa propre version de la tragédie. Ce Lear entête le comédien genevois nuit et jour. Tout à l'heure, à 7 heures et demie, il était d'ailleurs sur le plateau de Canal Plus pour défendre une création que le public boude. Le spectacle signé Christophe Perton, 35 ans, est pourtant souvent captivant, toujours lisible. Mais trop de ruines, trop d'ombres, trop de coups de feu, irritent par exemple le critique du Figaro, parti à l'entracte. Et effraient les spectateurs.

Jean-Luc Bideau-Lear. A priori la rencontre entre le maître de la frasque, docteur givré dans la fameuse sitcom H, sur Canal Plus, et le monarque errant promis aux grands tragédiens semblait hautement improbable. Sur le plateau, Jean-Luc Bideau, robe couleur cuivre et acier, barbe blanche et couronne de roi mage sur la tête, est d'emblée crédible en tyran obligeant ses sujets à construire un mur autour du royaume, histoire de le protéger des visées ennemies. Au milieu d'une vingtaine de comédiens, Jean-Luc Bideau conduit son personnage jusqu'au bout de sa nuit, sans trémolo dans la voix, avec une humilité (pas question de dénaturer le texte, en cédant au narcissisme) qui fait la beauté de la performance. Pendant trois heures, l'acteur occupe le terrain en athlète modeste, parcourant la gamme des sentiments (de la cruauté à l'amour fou pour ses nymphomanes de filles) sans fausse note.

«C'est le rôle le plus fort de ma vie, raconte le comédien suisse. Avec celui d'Argan dans Le Malade imaginaire à la Comédie-Française. C'est mon premier rôle tragique et il me procure un bonheur sans borne. Une preuve? Lorsque j'étais au Français, il m'arrivait, entre deux scènes, de demander aux machinistes le résultat d'un match de foot. Ici, je suis concentré de la première seconde à la dernière et au bout des trois heures de représentation, je suis malheureux que ce soit fini.» Jean-Luc Bideau, à son aise sous les haillons de la tragédie, donc? Mais oui. Tout d'ailleurs le préparait à sonder ces gouffres. D'abord son baptême théâtral, à la fin des années 50, lorsqu'il quitte une famille genevoise ultra conservatrice (son père a été président du mouvement antiféministe) pour rallier Paris. Le Théâtre national populaire et le panache de son jeune leader, Gérard Philipe, le laissent sans voix. Jean Vilar, patron du TNP, sera d'ailleurs l'un des premiers à engager Bideau. Peu après, le comédien novice et sa silhouette de géant attireront les metteurs en scène les moins suspects de racolage: l'Anglais Peter Brook l'enrôle par exemple dans Le Vicaire de l'Allemand Rolf Hochhuth; dans les années 70, Claude Régy, adepte d'un théâtre violemment intime, le dirige dans C'est beau de Nathalie Sarraute. Enfin, n'oublions pas qu'Antoine Vitez, metteur en scène russophile et marxiste devenu directeur de la Comédie-Française, l'invite à rejoindre la Maison de Molière à la fin des années 80.

Le pedigree artistique parle de lui-même. Jean-Luc Bideau, 60 ans, n'est pas seulement «le roi de la banlieue parisienne», selon son expression, depuis qu'il donne la réplique au comique Jamel Debbouze dans H. Il suffit d'ailleurs de l'écouter parler de ses passions politiques (il a la carte du Parti socialiste) et théâtrales pour se convaincre que le hâbleur a de l'étoffe. Et qu'il y a sous le masque de la provocation un amour fort de l'art. Au Zimmer, sur le coup de 13 heures, l'acteur fait défiler de bien beaux personnages sur la scène de la mémoire, entre deux verres de Schweppes. Voici François Simon, qui a joué Lear sous la direction de Patrice Chéreau, et qui fut pour Bideau un modèle; voici Kantor, prince polonais de la scène qui houspillait ses acteurs en pleine représentation et qui un jour demanda à une collégienne genevoise coupable d'avoir bâillé de quitter la salle. Voici encore le metteur en scène Marcela Salivora Bideau, son épouse qu'il aime citer et qu'il admire, parce qu'elle au moins saisit au vol le sens d'un texte, alors que lui en est incapable, dit-il. «Ma chance inouïe, confie-il en parodiant un personnage de Beaumarchais, c'est d'avoir tout vécu, tout usé et de n'avoir pas perdu mes illusions.»

«Lear», Théâtre de la Ville de Paris, jusqu'au 10 fév. (Tél. 0033/142 74 22 77).