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La Petite Géante est la complice de toujours de la Grand-mère. Elles sont au cœur de «La Saga des géants» version genevoise. 
© Pascal Victor/ArtComArt

Théâtre

Jean-Luc Courcoult, la saga du maître des géants

L’artiste français fonde en 1979 Royal de Luxe, une des troupes de théâtre de rue les plus populaires du monde. Ses géants attirent des millions de spectateurs à Liverpool comme à Santiago du Chili. Ils seront à Carouge et à Genève, du 29 septembre au 1er octobre

Le capitaine Nemo vous attend sur le pas de la porte. Il a abandonné son Nautilus de sous-marin depuis une éternité, préférant aux pieuvres phénoménales la luxuriance d’un petit jardin, son repaire à Nantes. Voyez Jean-Luc Courcoult, ses lunettes en forme d’ailes de papillon, sa panse débonnaire de timonier à quai, son chapeau fait pour les brocantes du dimanche.

Il est composé de bric, de chocs, de farces et d’attrapes; il est en bordure d’océan, il dérègle les boussoles, conçoit, au cœur des villes, des traquenards mirifiques. Ces frasques, il les commet à l’enseigne de Royal de Luxe, la compagnie qu’il fonde en 1979 à Aix-en-Provence, avec ses compagnons Véronique Loève et Didier Gallot-Lavallée. A vrai dire, Royal de Luxe n’est pas seulement un nom: c’est la promesse tenue d’une ferveur, une légende ambulante.

Sur la route, un million de spectateurs espérés

«On se tutoie?» «Euh… oui, Jean-Luc.» Pyrrhus vous présente ses hommages. C’est le cocker – de parents illustres, précise-t-il – du maître des géants. De quoi parle-t-on? De ces créatures hautes comme un immeuble de quatre étages qui chamboulent la planète depuis 1993, sous la bannière de Royal de Luxe, à Santiago du Chili comme à Liverpool, à Guadalajara au Mexique comme à Montréal.

A partir du vendredi 29 septembre, vous n’y échapperez pas: tout le week-end, la Grand-mère et la Petite Géante mettront à genoux Carouge, Genève et ses bourgs. Autour d’elles, des dizaines de Lilliputiens, comme on appelle les m

achinistes, tireront les ficelles de l’aventure. Sur leur passage, près d’un million de spectateurs sont espérés, pour le plaisir de Jean Liermier, directeur du Théâtre de Carouge, qui, avec son équipe, porte ce projet depuis trois ans.

Mais Pyrrhus vous prend d’assaut, et puis s’en va. Les généraux romains ne sont plus ce qu’ils étaient. Dans la grande pièce, la voix de la chanteuse américaine Blossom Dearie a toujours le même grain fifties, capiteux, on se damnerait pour son parfum. Sur une étagère, des Indiens partent en chasse. Dans un coin, une grosse radio en bakélite attend qu’un imprudent lui fasse cracher le morceau. Les Mémoires du Sergent Bourgogne tape dans l’œil: Adrien Bourgogne, grognard de l’Empire, y raconte la retraite de Russie.

«On faisait la manche»

«Je ne lis plus que des livres d’histoire», lâche Jean-Luc Courcoult cerné par Pyrrhus. Le conteur se méfie de la fiction, un comble. On lui demande de débobiner la pelote de ses batailles, comme il appelle ses campagnes. Son jardin est une jungle ordonnée. On s’y installe. Sur la table, deux paquets de Philip Morris. Jean-Luc Courcoult tire sur la cigarette et sa vie revient en spirales.

Les géants ne sont qu’une partie d’une histoire qui commence en 1979, dans la rue à Aix-en-Provence, avec une foucade intitulée Le Cap Horn. A la fin, des efflanqués flambeurs tendent un chapeau vers le public. «On vivait au jour le jour, on faisait la manche après les spectacles.» Sous le pavé, le plaisir, c’est-à-dire la débrouille.

Les années 1980 sont celles du recyclage: les grandes poussées de 1968 nourrissent des rêves de bazars enchantés. Les pièces de Royal de Luxe sont des inventaires foutraques, le quotidien tel qu’il s’échappe du cadre. La moustache de Salvador Dalí – cet artiste que Jean-Luc Courcoult a souvent dit admirer – pourrait servir de talisman à la troupe. Les titres des pièces disent tout ou presque: Le Mystère du grand congélateur, Le Bidet cardiaque, La Demi-finale de Waterclash, etc.

«Des spectacles populaires et gratuits»

Un principe cardinal est posé: la gratuité pour tous. «Parce que sinon, comment prétendre faire un théâtre populaire? Nous nous adressons à tout le monde, sans distinction d’âge, de profession, d’origine.» Dans les villes, on se passe le mot. Royal de Luxe, c’est Brico Loisirs en folie. Une verdeur, un sens du calembour poétique et visuel, des extravagances à la Salvador Dalí, justement, qui peuvent affoler les autorités.

Un bus rôti comme un gigot

«Nous nous étions installés à Toulouse, avec le soutien de la municipalité, tout allait bien, jusqu’au jour où nous avons imaginé une performance intitulée L’Autobus à la broche. C’était un vrai autobus qu’on faisait rôtir et brûler comme un gigot dans sa sauce. La mairie a détesté et nous avons dû chercher un autre port d’attache. Nous nous sommes retrouvés alors à vivre dans un château, prêté pour un an par son propriétaire. En 1989, Nantes nous a accueillis, nous y sommes toujours.»

A Nantes justement, la manufacture Royal de Luxe travaille, dans le plus grand secret, la matière de sa fantasmagorie: un éléphant majuscule, une girafe vertigineuse, un scaphandrier de dix mètres de hauteur, etc. Mais pourquoi les géants? «Je voulais trouver un moyen de parler à une ville entière, de rassembler des foules autour d’une histoire qui les concerne. C’est comme ça que les géants sont apparus en 1993.

Pour Genève, nous avons effectué des missions de reconnaissance en amont, nous avons repéré des lieux, nous avons plongé dans son histoire et élaboré à partir de ce matériau un scénario genevois.» Inutile ici de cuisiner l’artiste: il n’en dira pas plus sur son plan de bataille pour la Suisse.

Le miracle d’une péniche

Les images plutôt que le verbe. Jean-Luc Courcoult a été un enfant dispersé, peu scolaire, c’est lui qui le raconte. Souvent, on l’envoie chez ses grands-parents du côté de Lille, au nord de la France. Son grand-père a été mineur, il cultive son potager à la binette.

Dans le brouillard de l’aube, il pose son petit-fils sur le porte-bagages de sa bicyclette. Ensemble, ils filent vers un canal et là, ils attendent en mangeant un sandwich à la mimolette préparé par la grand-mère. Qu’attendent-ils? Le passage d’une péniche. «Elle apparaissait et c’était grandiose, comme un rêve, elle traversait la brume et j’adorais ça, notre silence, le bateau à peine visible, son mystère.»

Sur l’eau, la scène des origines. «Vous me psychanalysez, là?» marmonne ce tonton flingueur de Jean-Luc Courcoult. A la maison, on marche droit. Son père, militaire de carrière, l’oblige à lire, histoire de le discipliner.

Deux compagnons

«J’avais 15 ans, il m’a fait lire Le Père Goriot de Balzac et ça ne me parlait pas. Mais un jour, je tombe sur un roman de Jules Verne et ça a été un choc immense, c’était la lumière dans le brouillard de mon adolescence. J’ai tout lu, de A à Z, je ne vivais que pour ces équipées. C’était comme si j’avais deux compagnons, mon grand-père et Jules Verne.»

Dans le gros cendrier Dubonnet, les mégots forment des barricades miniatures. «C’est à cette époque que j’ai commencé le théâtre, à 16-17 ans. J’ai compris que c’était pour moi la seule façon d’être présent dans le monde, d’exister.» Jean-Luc Courcoult est un saturnien, il soigne sa mélancolie à coup de «parades» – ce mot qu’il aime.

«Etre soulevé par la foule»

«Parader, ça veut dire «montrer» et «être grand.» Au Havre, à Liverpool ou à Montréal, il marche à l’ombre de ses géants, afin d’indiquer le cap aux Lilliputiens: qu’ils ne perdent pas le fil du récit. «On a besoin d’être aimé, d’être encouragé, d’être soulevé par la foule. Quand les gens te donnent cette émotion, tu la donnes à ton tour.»

Bouleverser est le dessein de Royal de Luxe. «Si je ne bouleversais pas, je ne comprendrais pas à quoi je sers. Bon, c’est pompeux, mais je ne sais pas comment dire autrement.» Sous le ciel cotonneux de Bretagne, le capitaine Nemo a soudain un air de Pantagruel, ce colosse hilarant assoiffé de tout.

Il répète: «Les images sont plus importantes que les mots, elles témoignent de quelque chose qu’on a sur le cœur.» Dans le silence, on croit voir une péniche au milieu des brumes. Et Pyrrhus s’esclaffe.


Les dessous d’une opération colossale

Une lubie de géant. Il y a trois ans, Jean Liermier fait ce songe: la Petite Géante et sa grand-mère débarquent à Genève, escortées d’une myriade de Lilliputiens. Le directeur du Théâtre de Carouge imagine une ville bouleversée sous l’empire de la fiction, trois jours qui ne ressembleraient à aucun autre. Il écrit à Jean-Luc Courcoult et à Royal de Luxe: «Nous voudrions inviter la Petite Géante à skier sur le toit du théâtre.» La missive plaît. Le contact passe. Le conte s’annonce bon, mais lourd.

C’est qu’il faut aménager l’agglomération pour que paradent ces personnages venus de «derrière le mur de Planck», selon le récit de Jean-Luc Courcoult. Il faut aussi pouvoir accueillir entre 600 000 et un million de spectateurs dans la rue, du vendredi 29 septembre au dimanche 1er octobre. Jean Liermier parle de son projet à Sami Kanaan, ministre de la Culture pour la Ville de Genève. Le magistrat flaire le bon coup. Ces titans qui ont électrisé Montréal, Liverpool, Perth, en Australie, n’ont jamais mis les pieds en Suisse.

La Ville soutient, le canton embraie. Ils s’engagent à mobiliser leurs services afin que la région soit prête pour la grande marée. Reste à financer la présence de la troupe, quelque 80 personnes pendant quatre semaines. C’est là que François Passard entre en scène. Il a codirigé le Ballet du Grand Théâtre, il tient les rênes aujourd’hui de L’Abri, incubateur de talents logé dans la Vieille-Ville. Jean Liermier lui demande de présider l’«Association pour la venue des Géants à Genève».

«Depuis le mois d’octobre, nous sommes quatre bénévoles à activer nos réseaux dans le monde des entreprises, des fondations, etc., raconte François Passard. Grâce à l'enthousiasme de nos partenaires, nous avons quasiment réuni les fonds nécessaires à l'opération.»

L’opération peut être fructueuse, assure David Junod, administrateur du Théâtre de Carouge. «Des études ont été faites au Havre et à Liverpool: elles montrent que les restaurants notamment profitent de l’afflux de spectateurs. Un euro investi en rapporterait sept.» La saga s’annonce rassembleuse: le public devrait venir de toute la Suisse et de la région Rhône-Alpes. Genève, capitale de Gulliver, ça vous pose une ville, non?


Royal de Luxe en chiffres

80 Le nombre de techniciens, machinistes et acteurs qui débarquent à Genève

26 Le nombre de Lilliputiens nécessaires pour que la Grand-mère parade

7 La taille en mètres de la Grand-mère, soit un immeuble de trois étages

10 Le nombre de géants qui ont vu le jour depuis 1993. La tribu compte notamment un scaphandrier de 10 mètres de hauteur

800 000 Le nombre estimé de spectateurs qui ont accompagné, début juillet,  les géants au Havre. Trois jours de spectacle dans la ville


La Saga des géants, du 29 sept. au 1er oct., à Carouge et Genève, selon un scénario qui sera dévoilé le 15 septembre. 

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