Jean-Luc Godard, ou l’art de l’esquive. En 2006, après avoir accepté pour le Centre Pompidou de se faire commissaire d’une expo intitulée Collage(s) de France, archéologie du cinéma d’après JLG, il refusait finalement de réaliser les neuf petits films que la Cinémathèque française lui avait commandés et proposait à la place une confrontation entre images d’actualité et extraits de films. Et en 2018, alors qu’il n’avait plus fait le déplacement de Cannes depuis près de quinze ans, il acceptait de revenir virtuellement sur la Croisette dans le cadre d’une conférence de presse au cours de laquelle les journalistes purent lui poser des questions via FaceTime. Pour la presse internationale, il était devenu «l’ermite de Rolle».

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Ces dernières années, «JLG» a souvent fait faux bond. A la presse suisse, réservant la plupart de ses prises de parole à des médias français (Les Inrockuptibles, So Film et évidemment ces Cahiers du cinéma dont il a contribué à faire la légende), au cinéma ABC de La Chaux-de-Fonds où il a été annoncé pour des projections spéciales, à la cérémonie des Prix du cinéma suisse lorsqu’il était honoré, adressant ses remerciements sous forme d’une vidéo forcément éminemment godardienne. Et lundi, à la surprise générale, voici que l’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne) annonçait que le directeur de son département cinéma, le réalisateur Lionel Baier, allait animer un Instagram Live avec «le plus connu des gens oubliés», comme Godard s’est parfois défini.

Esprit d’escalier

Rendez-vous était donné ce mardi à 14h30. Lorsqu’on se connecte avec cinq bonnes minutes d’avance, la discussion a déjà débuté. On y entend le réalisateur du Mépris parler de son rapport à la presse. Il lit encore trois journaux: Libération, Le Canard enchaîné et Charlie Hebdo. Il a laissé tomber L’Equipe, mais également Le Monde, «qui est assez mal écrit». Voix fluette et parfois chevrotante, mais tellement identifiable, cigare qu’il rallumera constamment lors des quelque 100 minutes que durera la conversation, amorces de phrases, aphorismes, silences ou réponses absconses («je ne sais pas, ça me dépasse, ça me soustrait») face à certaines questions, pensée toute en circonvolutions: Godard fait du Godard, il semble parfois aussi perdu que ceux qui l’écoutent à distance lorsque par esprit d’escalier il passe d’un sujet à l’autre.

Il évoque la théorie de l’information de Claude Shannon, les médecins qui vont en avant et jamais en arrière, «parce que le virus va en avant», puis l’alphabet qui a trop de lettres. Ou encore le théâtre, qui va mal parce qu’il n’y a que de la rhétorique, et plus de parole. En fait, simplement, il réfléchit en direct, comme quelqu’un qui prendrait des notes.

Il sera beaucoup question du langage, notion qui est depuis longtemps au centre, tout comme l’art et les images, de sa réflexion. Vers 15-16 ans, la lecture de Recherches sur la nature et les fonctions du langage, de Brice Parain, l’a à ce point marqué que durant une année, causant une forte inquiétude à sa famille, il a cessé de parler. Des années plus tard, il offrira au philosophe un petit rôle dans Vivre sa vie. «Il faut aller au-delà du langage, en deçà, à côté», dit Godard.

Il pense aussi que «lors de la guerre en Irak, les Américains, dans leur for intérieur, dans leur château fort intérieur, voulaient prendre la main sur la naissance de l’écriture». Puis, de manière plus prosaïque, il raconte ses courses à la Coop. Parfois, il n’arrive plus à mettre des mots sur ce qu’il cherche, alors il ne fait pas de liste mais visualise le parcours qu’il doit effectuer. «Et quand je vois une poire, je me souviens que c’est ce que je voulais.» «Est-ce que ça vous inquiète?» lui demande Lionel Baier. «Non, c’est un réconfort, ça ne m’angoisse pas», sourit-il.

Un Godard rigolard

Godard semble s’amuser. «Aujourd’hui, je ne travaille pas», prévient-il alors que le temps passe. Parfois, il rigole, lui qu’on a connu si tranchant, parfois blessant. Les moments les plus intéressants sont ceux qui le voient évoquer le cinéma, qu’il définit comme un antibiotique. «Un antibiotique contre quoi?» Silence. «Contre… Non, plutôt en dessus, en dessous…» Godard aime se perdre lui-même. Ainsi, confie-t-il, lorsqu’il écrit à la main, il n’arrive pas à se relire; il doit alors tout réécrire, et c’est comme cela que sa pensée évolue. Lubitsch, qu’il admire autant que Félix Vallotton et Nicéphore Niépce, reviendra à plusieurs reprises. Parlant du chien Roxy, personnage central d’Adieu au langage, il avoue trouver que les acteurs «sont dans quelque chose de tout à fait faux. Même s’ils sont humbles, ils sont dans la mégalomanie de leur personnage.» Mais il aime bien les figurants, «parce qu’ils sont eux-mêmes, il y a une innocence».

En fin de conversation, le réalisateur du fondateur A bout de souffle (1960) se souvient de la Nouvelle Vague, s’attarde sur la politique des auteurs si chère aux Cahiers du cinéma. Ce statut d’auteur n’est pour lui pas qualitatif, il vient de Beaumarchais, qui voulait que l’auteur d’un livret soit aussi bien rémunéré que les comédiens. Il se souvient de Rohmer, qui a longtemps vécu caché, sa famille ignorant qu’il s’intéressait au cinéma. Alors que Rivette pouvait passer une après-midi entière à revoir plusieurs fois de suite le même film, lui préférait parfois sauter d’une salle à l’autre pour voir «quatre ou cinq bouts de films». Il se souvient des longues discussions qu’il avait avec ses amis. «A l’époque de la Nouvelle Vague, je pensais qu’il fallait enseigner le cinéma dans les universités.» Il a rapidement changé d’avis.

«Le mot virus devra être prononcé»

Les récits d’enquête qu’il aime dévorer, Joyce qui est difficile à lire, Francis Reusser qui est «très très malade» et a un côté Hodler, Agnès Varda qui «a fait deux ou trois bons films au début», Hawks qui est meilleur cinéaste que Fuller, Freud qui a disparu de l’éducation nationale en France «parce qu’il fait du bien»: les sujets fusent. Un nouveau projet est aussi évoqué. La musique y aura une place centrale. «J’imagine la directrice de l’Opéra Bastille en reine de Saba. Ça sera presque du Méliès. Cette crise aura peut-être une influence, mais pas directe. Le mot virus devra être prononcé.»

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Après les remerciements d’usage, le responsable du département cinéma de l'ECAL pense qu’il a coupé son téléphone, mais il est encore en direct. «Est-ce que tout le monde a tout vu et tout entendu, je ne sais pas?» lâche-t-il, parlant avec Fabrice Aragno, fidèle assistant, ou plutôt «apprenti sorcier», du maître. Oui, cher Lionel Baier, on a tout vu et tout entendu! Et même si on n’est pas sûr d’avoir tout compris, cet échange restera indéniablement comme un des moments virtuels les plus stimulants vécus durant ce confinement.