Spectacle

Jean-Luc Godard, le feu sacré de la jeunesse

La comédienne genevoise Mariama Sylla guide onze ados merveilleux sur les traces du cinéaste de «Vivre sa vie». Il en résulte un spectacle bourdonnant de désir et d’esprit, à découvrir samedi et dimanche au Théâtre Am Stram Gram à Genève

Sur les épaules de Jean-Luc, un premier baiser, comme au cinéma. Sur les épaules de Jean-Luc, une première émeute, plus douce que sur le Cuirassé Potemkine. Ils sont neuf filles et deux garçons, ils ont entre 15 et 25 ans, ils sont à l’aube de la moisson, pour la plupart au collège et ils se frottent à l’ermite de Rolle. Au Théâtre Am Stram Gram, à Genève, ils jouent, le week-end prochain encore, quelque chose de Godard: la beauté d’un titre qui porte dans la nuit, l’échauffourée d’un dialogue qui donne la chair de poule, la peau douce d’un désir qui s’avoue, le bégaiement d’un ado qui voudrait être cascadeur comme Jean-Paul Belmondo le soir où la chandelle s’affole. Cette bande a un double privilège: l’actrice Mariama Sylla l’a guidée en zone sensible; l’auteur Fabrice Melquiot a tressé un beau texte qui emprunte à Godard et à leur jeunesse.

De quoi parle Jean-Luc? De l’auteur d’Adieu au langage? Oui, mais par le bout de la bobine. D’une communauté d’ardents tâtonnant qui cherche son cap sur les planches? Oui, à l’évidence. Voyez-les, ils déferlent sur la scène, escarpins mutins, marinière nouvelle vague, jupe écossaise en pente douce à la mode d’Anna Karina – époque Bande à part. Dans leur bouche, cette question: «Et si Jean-Luc était dans la salle, on lui dirait quoi?», lance l’un. «Qu’on ne fait pas un spectacle, mais une action», répond en substance Bokar qui sait que le cinéaste honnit les enflures du mauvais théâtre. Marie et Christina exprimeront bientôt un vœu: jouer dans le prochain film de Jean-Luc, fût-il en Sibérie. Aymeric, lui, avouera qu’il en pince pour Christina. La vie est compliquée.

Le parfum de Brigitte Bardot

La beauté de Jean-Luc, c’est l’honnêteté de chaque scène, un mélange de rouerie et de lumière. Cette vérité de jeu est le fruit du travail de Mariama Sylla, d’une attention à ce qui se formule dans le corps, à ce qui fuse dans les yeux – lire aussi: LT du 22 janvier. Son Godard, elle le distille depuis plus d’un an dans le cadre de l’atelier théâtre d’Am Stram Gram. Tout cela ne brûlerait pas avec tant d’éclat si elle n’excellait pas aussi, servie par la partition de Fabrice Melquiot, dans l’art du récit. Il y a dans ce spectacle un bonheur godardien du montage, c’est-à-dire de la rupture de ton, de la chute, du leitmotiv, de la citation évidemment. Ce moment par exemple où les acteurs se glissent comme sous le peignoir de Michel Piccoli, aux genoux de Brigitte Bardot dans Le Mépris. Un instant, ils sont l’écume d’une passion, transis par les violons de Georges Delerue.

Godard tient lieu de révélateur. Il débâillonne le mutique, accélère le poème, attise l’esprit de jeu. C’est un papier argentique: il fait remonter une lumière qui ne demande qu’à être appelée. Tenez, ce moment où Marie passe une audition devant le maître, évidemment absent – une voix pompeuse, quoique bienveillante. Derrière elle, juste un coin de ciel projeté sur un panneau. Elle a de grandes phrases qu’elle lâche avec la candeur de ses 17 ans: «Je me révolte, donc nous sommes». Et elle poursuit: «C’est Camus oui, cité dans la préface du livre de Kropotkine.» Stupeur, le cinéaste lui dit qu’il est bouleversé. Non, pas par ses mots, mais par son t-shirt où s’affiche cet aveu: «I miss my pre-Internet life.»

Le désir en cascade

Jean-Luc est une rose des vents. Au nord, il y a la nostalgie d’une ère révolue à laquelle la troupe fait ses adieux sans excès de regrets. Au sud, il y a l’impatience d’un futur sur lequel elle brode: le désir cascade ainsi en liste à la Georges Perec. Nevine par exemple: «J’aimerais trouver le bouton «avance rapide» de la télécommande de la vie, pour les moments où je m’ennuie. J’aimerais trouver le bouton «retour en arrière» de la télécommande cosmique, pour arrêter le temps. J’aimerais trouver le bouton «changer de chaîne», parce que je trouve que ma vie manque de comédie romantique.»

A la fin, il y a un garçon, une fille, le dénouement d’une romance filmée de très près. Sur une table, on voit en gros plan des doigts se nouer. Des projecteurs caressent cette libération. Bokar jette à un moment: «Vivre sa vie.» C’est un titre de Godard. Il vaut comme manifeste et devise. Avanti.


Jean-Luc, Genève, Am Stram Gram, sa et di à 17h (loc.022/735 79 24; http://www.amstramgram.ch/contact-2/

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