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Jean-Luc Godard feuillette son passionnant «Livre d’image»

L’ermite de Rolle force une nouvelle fois l’admiration avec un film qui se pose en manifeste poétique, traité de morale et leçon de cinéma 

Pour la troisième fois en huit ans, Jean-Luc Godard, déguisé en courant d’air, crée l’événement sur la Croisette. Il ne se donne même plus la peine d’avancer des «problèmes de type grec» pour justifier son absence. Mais à quoi bon se déplacer physiquement puisqu’il est partout, sur le visuel du festival, dans l’ADN du cinéma mondial, dans l’esprit des fidèles qui entrent dans le Grand Théâtre Lumière comme dans une cathédrale.

Dans Film socialisme (2010), le cinéaste partait en croisière. Dans Adieu au langage (2014), il promenait son chien. Avec Le livre d’image, il entre au plus profond de la matière cinématographique. Tapi dans son antre rollois, il malaxe la pellicule et distille la mémoire du 7e art à travers la technique mise au point pour Histoire(s) du cinéma qui mêle cut-up magistraux et chocs surréalistes. Il en résulte une mosaïque de paramnésies diverses, divisée en chapitres aux titres prometteurs («Ces fleurs, entre les rails, dans le vent contraire des voyages»).

Lirele texte de Jean-Luc Godard lors de la remise du Prix du cinéma suisse.

Cocteau transpercé, un dromadaire et Bécassine

On y croise pêle-mêle Eddie Constantine, Johnny Guitar, C. F. Ramuz, Jean Cocteau transpercé par une lance comme Siegfried, un dromadaire, Pasolini en république de Salo, le père Jules dans L’Atalante, Roxy Miéville, Rosa Luxembourg, Gauguin, un lapin, une palme dorée frémissant à tout hasard dans les vents d’Arabie, et surtout Bécassine «dont les maîtres du monde devraient se méfier car elle se tait»… On gamberge pour retrouver le nom des personnages et le titre des films entrant dans ce patchwork grisant, mais le carrousel va trop vite. Aucune importance, ce n’est pas un quiz, mais un poème.

Notre chronique de ces débuts du Festival: Godard, toujours

Godard, toujours du côté des opprimés

Une partie se concentre sur le monde arabe, et plus particulièrement la «misérable oasis de Dofa» où régnait une paix souveraine, «car là où il n’y a rien, même les scélérats se résignent à l’indigence». A 87 ans, toujours révolté, JLG reste du côté des opprimés. En voix chevrotante off, il décline ses versets. Ils sont plein de pessimisme et de noirceur («C’est une brève histoire que celle de l’extinction en masse des espèces»). Le livre d’image fournit toutes les réponses et relance les questions. Il est sacré.

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