Jean-Luc Lagarce était un farceur. Ce n’est pas la première impression qui vient à l’esprit lorsqu’on pense à l’auteur de ces intenses sagas relationnelles où chaque propos est toujours reprécisé, toujours redéfini. Et pourtant, il en faut de la facétie pour orchestrer pareille autocritique à l’heure de sa mort.

Un masque de souffrance

Car oui, dans Juste la fin du monde, une des plus belles pièces de son vaste répertoire, le dramaturge français décédé du sida en 1995 raconte comment un jeune homme malade retourne dans sa famille pour annoncer sa fin aux siens. Et que dit-il de ce double de lui-même? Qu’il est un masque de souffrance ayant aspiré le clan dans son tourment. A la mise en scène, Nathalie Cuenet saisit parfaitement cette distance. Son Louis, interprété par l’aérien Christian Scheidt, n’est pas un trou noir, mais un agitateur de particules, un élément moteur dans la réflexion collective. Passionnant.

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Juste la fin du monde. Dans la mise en scène de Joël Jouanneau, fin des années 90, ce texte constitue un de mes chocs théâtraux. Fascination devant cette parole qui se refuse à la simplification, qui toujours cherche le meilleur mot pour dire au plus près le sentiment. Fascination aussi devant cette manière si pertinente de saisir l’inévitable méli-mélo familial, ces liens forts et compliqués qu’on ne sait jamais tout à fait démêler. Fascination encore pour le jeu si subtil, délicat, oiseau sur la branche, piéton au bord du précipice, voulu par le metteur en scène français. Au bord des larmes, la gorge serrée.

Personnages concrets et animés

Nathalie Cuenet opte pour une autre approche. Certes, dans le décor qu’elle signe aussi, des rideaux transparents figurent le monde des morts. Ils volent, légers, et sont parfois augmentés de sombres vagues projetées (Danielle Milovic aux lumières), qui donnent au plateau des accents lynchéens. Mais le jeu des comédiens est tout sauf évaporé. De Louis, le narrateur malade, qui arrive enjoué et finit dévasté, à la sœur (formidable Barbara Tobola) qui rit, pleure et danse son immobilité – elle est coincée dans la maison familiale –, en passant par la mère (Anne-Marie Yerli, tendre à souhait), les personnages sont concrets, ancrés, animés.

Il en va de même pour Catherine (Camille Bouzaglo), la femme d’Antoine. Contrairement à la très mutique et retenue Marion Cotillard dans l’adaptation cinématographique de Xavier Dolan, la comédienne genevoise s’exclame, se fâche, intime. Elle protège son Antoine (Xavier Fernandez-Cavada) qui, lui, est, d’ailleurs, le seul personnage un peu décalé de la soirée. Ça se comprend. Cadet de Louis, il a dû, depuis petit, laisser toute la place à ce grand frère prétendument souffrant, qui a pris la famille en otage. A la fin, Antoine dit sa détresse – plus que son ressentiment – et ce monologue est simplement bouleversant. Dès lors, le malade n’est plus celui que l’on croit.


Juste la fin du monde, jusqu'au 4 juillet, au Théâtre de l'Orangerie.


Cet article est initialement paru le 16 janvier 2018, lors de la création du spectacle au Théâtre Pitoëff.