En Illinois aujourd'hui, un jeune homme (Jean-Marc Barr) résiste à l'étau puritain qui le dit doté d'un sexe trop grand en découvrant l'amour physique avec une Française de passage (Elodie Bouchez), qui lui offre ce que sa femme (Rosanna Arquette), épousée par arrangement autour d'une question de patrimoine, refuse. Too Much Flesh, on le voit, ne fait pas le poing dans sa poche pour aborder la sexualité, sujet du deuxième volet d'une trilogie sur la liberté tournée en caméra numérique. Après Lovers (1999), qui traitait de la possibilité d'aimer par-delà les frontières et l'immigration clandestine, Pascal Arnold et Jean-Marc Barr, duo de coréalisateurs, coscénaristes, coproducteurs… réussissent un opus plus convaincant. Un petit film lumineux où les acteurs vont très loin et où les ciels bleus et les champs de maïs proposent l'une des plus belles utilisations graphiques des petites caméras. Chassé-croisé avec deux cinéastes heureux, en janvier dernier, lors du Rendez-vous européen du cinéma français.

Le Temps: Les couples de réalisateurs sont toujours un mystère: qui fait quoi?

Jean-Marc Barr: Notre unique controverse, c'est que je suis Américain et lui Français. Nous voyons les choses différemment.

Pascal Arnold: Notre rapport aux autres est différent. Moi, je peux faire la gueule. Alors que Jean-Marc non. On ne s'accroche que sur ça: il arrive que sa bonne humeur soit exaspérante.

- Quelles aspirations poursuiviez-vous dans «Too Much Flesh»?

J.-M.B.: La sexualité est un vieux traumatisme lié à mon éducation sexuelle américaine. Pascal, de par son éducation catholique, poursuivait une approche très différente, qui m'était inconnue. Il voulait montrer une notion du plaisir qui, pour moi, n'était que péché. Nous écrivons les scénarios en français, je les traduis en anglais: des mots et des concepts européens sont donc réinterprétés, avant le tournage, par les yeux d'un surfeur californien. Mais le film, à mesure qu'il avançait, m'a révélé l'honnêteté de sa vision. Too Much Flesh a bousculé ma vie.

- Too Much Flesh, comme Lovers, se termine de façon très dure. Etes-vous deux pessimistes?

J.-M.B.: Nous qui sommes de la génération post-68, nous qui vivons dans une démocratie, nous avons envie de poser une question pour commencer ce nouveau siècle: sommes-nous vraiment libres d'aimer qui on veut et où on veut? Too Much Flesh part du principe que nous vivons dans un monde – surtout aux Etats-Unis – où il y a chaque année cinq à six mille agressions homophobes. Liberté d'aimer? Liberté de baiser? Being Light, le dernier film de la trilogie, interrogera la liberté de penser. Pour nous, c'est une éthique que de poser ces questions à travers le cinéma.

– Quelle importance a l'usage de petites caméras numériques pour un film sur la liberté?

J.-M.B.: Elles nous permettent de passer les frontières sans problème. Toutes les structures de contrôle avaient fini par scléroser le cinéma. Pour moi – mais Pascal trouve cela ridicule –, nous aurions pu intituler le film Easy Fucker. Comme Easy Rider, qui est le dernier grand western américain. Nous aussi, nous avons réalisé un western. Dans une Amérique qui, aujourd'hui, est celle de George W. Bush!

P.A.: Calme-toi. Bush ou pas, la liberté dont nous parlons est aussi problématique en Suisse ou en Espagne qu'aux Etats-Unis. L'Amérique permet juste de voir les situations du monde à la loupe.

J.-M.B.: C'est le mythe de la grosse bite! Elle est tellement grande – Too Much Flesh – qu'on ne l'utilise pas. Tout comme le pouvoir aux Etats-Unis. C'est notre défaut à nous, les Américains: nous nous croyons tellement puissants qu'on ne sait plus quoi faire, on ne sait plus jouir. C'est pour cela que je me sens davantage Européen. Ou plutôt, comme je dis toujours, Eurotrash: je n'appartiens ni à la France, ni à l'Angleterre, ni à l'Allemagne. Je suis une création d'après-guerre. La nationalité ne me dit rien. Je me sens d'abord en communion avec la résistance européenne contre l'occupation américaine.

- Vos projets actuels vous guérissent-ils définitivement de l'après-Grand Bleu? De toutes ces comparaisons avec Jean Reno qui, lui, travaille maintenant pour Hollywood?

J.-M.B.: La différence entre Jean et moi était évidente depuis le début: je suis un Américain qui est venu en France pour trouver autre chose, tandis que certains Européens continuent de vivre dans l'illusion du rêve américain et du fric. Le Grand Bleu m'a énormément servi. Le problème, c'est que la société a voulu que je devienne ce personnage pour toujours. Or je suis acteur et je me dois d'être invisible. Aujourd'hui, je continue à prendre le métro, à marcher, à regarder les gens. La voilà, ma liberté!

TOO MUCH FLESH, de Pascal Arnold et Jean-Marc Barr (France, 2000), avec Jean-Marc Barr, Elodie Bouchez, Rosanna Arquette.