Roman

Jean-Marc Lovay, écrivain du monde flottant

L’incertitude est au cœur de «Chute d’un bourdon», un récit énigmatique, la traversée d’une fascinante forêt de mots, hantée par la dégradation que les humains infligent à leur environnement et à eux-mêmes

Genre: Roman
Qui ? Jean-Marc Lovay
Titre: Chute d’un bourdon
Chez qui ? Zoé, 158 p.

J ean-Marc Lovay dit qu’il écrit depuis toujours un seul grand livre. Tous les deux ou trois ans, un fragment de cette œuvre se détache – roman, récit, textes brefs. Chute d’un bourdon est le quinzième de ces ouvrages qui sont comme la part émergée d’un iceberg de mots. L’aventure éditoriale a commencé en 1976, chez Gallimard, avec Les Régions céréalières , dont le manuscrit avait suscité l’enthousiasme de Louis-René des Forêts, alors lecteur rue Sébastien-Bottin. L’écriture, elle, avait déjà commencé en amont, avec une Epître aux Martiens , publiée en revue, perdue et retrouvée, sortie depuis chez Zoé; et avec La Tentation de l’Orient , correspondance avec Maurice Chappaz, autre Valaisan qui lui avait conseillé de «garder en lui du primitif en circulation libre». En 1968, alors que l’aîné voyageait vers le Nord ou vivait les événements de mai à Paris dans l’enthousiasme d’une jeunesse retrouvée, le cadet errait en Afghanistan et au Népal, en vrai hippie de vingt ans.

«Mère Machyne»

Une quarantaine d’années après ces débuts, l’œuvre de Jean-Marc Lovay s’élève, fascinante, absolument singulière dans le paysage littéraire de langue française. Aucune concession à la facilité, aucune recherche de la difficulté non plus: Lovay écrit ce qu’il doit, sans souci de plaire ou de choquer. Chute d’un bourdon s’inscrit dans une continuité, il s’en dégage une musique immédiatement reconnaissable, qui est du Lovay. Et comme à chaque fois, il est impossible de résumer l’histoire qui traverse le livre. Ce n’est pas qu’il ne se passe rien, il se passe même beaucoup de choses étranges, mais le fil narratif s’entortille et se perd dans un chaos d’images et de sons qu’on ne peut pas réduire à une intrigue.

Au début, voici mère Machyne – «grande réparatrice et endormeuse des corps» – et père Maschain – petit arrangeur et consolateur des âmes – auxquels s’adresse un être qui semble être leur enfant, Machinon, Machinoillon, un «minuscule animal de genre humain», une petite machine, nichée au cœur de la Grande Machine, «effroyablement clairement inintelligible machine déréglée». C’est la voix de Machinoillon qui guide le lecteur à travers cette forêt verbale, en tout cas au début. Il est question d’un conglomérat expérimental appelé l’Accordéon «parce que les bâtisses étaient serrées sous une immense toiture de façon à pouvoir se retenir de respirer comme l’accordéoniste qui bloquait le soufflet de son instrument chaque fois que les gaz se mélangeaient à l’innocence de l’air pour en faire une martiale atmosphère».

«Une minuscule parcelle»

Le narrateur, quelle que soit sa mission, entreprend un parcours semé d’embûches. Il rencontre tout un bestiaire: Pie-ronde et la Pigeonde, tour à tour employée et employeuse; un perroquet multicolore; et le bourdon du titre, bien sûr, à l’aile abîmée. «C’est un privilège qui m’est tombé sur les épaules, explique l’écrivain. Certains bourdons m’ont demandé de parler en leur nom. Ça me fait rire, ça me permet de continuer dans ma tentative de ne pas me scinder des mouches, des insectes. La page blanche est comme une minuscule parcelle de terre qui devient immense à force de concentration.» Déjà à propos de Réverbérations , en 2008, Lovay se préoccupait, «avec une curiosité reconnaissante», du sort des vers de terre, inquiets dans leurs souterrains, de celui des abeilles sans lesquelles nous n’aurions plus de fruits, plus de fleurs.

Faut-il faire pour autant des derniers livres de Jean-Marc Lovay des manifestes écologistes? Ce serait réducteur. Certes, il vit à la campagne, en France voisine, très loin du monde; il arpente les montagnes, en bon Valaisan; il les survole en parapente depuis vingt ans. Il se préoccupe des désastres qui affectent le monde animal et végétal. Mais il n’est pas animé par «une factice flamme altruiste» et le chaos dont il parle est beaucoup plus vaste et plus diffus. «L’écriture m’éloigne du malheur des animaux, et elle m’en rapproche dans l’absolu, elle me projette dans le bourdon qui tombe pour intervenir dans son pilotage», dit-il. Car il parle comme il écrit, avec son accent valaisan intact, lentement, avec précision, en images, avec humour et sincérité.

Floraison d’oxymores

Lovay est l’écrivain d’un monde flottant. Rien n’y est assuré. Les catégories sont brouillées: les objets, les saisons, les éléments ont des sentiments; la frontière entre l’humain et l’animal est indécise; le dedans et le dehors s’interpénètrent. L’oxymore fleurit à l’intérieur de chaque proposition. Une sensation peut être «agréablement déplaisante», «la joyeuse tristesse» voisine avec «la triste joie»; le narrateur se souvient simultanément avoir été «employé à la commisération» et ne l’avoir jamais été. Le temps est une fleur qui s’ouvre et se ferme. Le récit avance par lentes spirales, en suivant le rythme de phrases qui sinuent sur des pages entières. Les images surgissent comme dans un rêve, avec cette logique interne qui défie la rationalité. Si Réverbérations pouvait faire penser à Jérôme Bosch, Chute d’un bourdon évoque plutôt Max Ernst ou Victor Brauner ou encore le bestiaire médiéval. Encore que ces interprétations soient subjectives: à chacun de se faire ses propres images. L’écriture de Jean-Marc Lovay laisse une grande liberté au lecteur.

Lui-même n’a pas du tout le sentiment d’écrire par énigmes. Pour lui, chaque figure, chaque image a un référent précis. Il est beaucoup question de la Machine dans ce dernier livre. Si on lui demande d’en préciser la nature, il devient véhément: «Chacun sait très bien de quoi je parle quand je parle de Machine, quelle place elle a dans son cœur et hors de lui, quelle responsabilité il a dans la prise de pouvoir de la Machine sur lui, sur ses enfants, ses frères.» On comprend que sous ses airs d’élucubrations poétiques, Chute d’un bourdon parle de notre monde, d’une souffrance générale, un «bruissement plaintif» planétaire que la Machine finit par assumer à la place des gens. Elle est objet d’adoration, un ventre maternel où chacun rêve de disparaître, en abdiquant sa liberté.

«Toboggan des images»

La lecture d’un livre de Lovay est une expérience troublante, déstabilisante. Il faut se laisser aller à ce que Jérôme Meizoz, dans un essai consacré au Valaisan, a appelé «le toboggan des images». Laisser résonner en soi le rythme de la phrase. Renoncer aux explications rationnelles, ne pas achopper aux écueils sémantiques. Alors la magie opère, car de la langue de Lovay émane la puissance d’un véritable écrivain. Il n’est pas sûr que lui-même approuve cette approche «poétique», persuadé qu’«une lecture attentive et précise d’un texte écrit avec attention et précision» devrait suffire à lever les incertitudes. Et sinon, il continuera quand même à écrire comme il le fait, car il ne peut pas procéder autrement. L’écriture est un processus permanent qui se déroule même pendant le sommeil. Ecrire n’en est que la manifestation la plus simple. Quand il se met à sa table, «le premier jour de la première pensée du livre», il lui «suffit de se remémorer. La page blanche est déjà écrite depuis des siècles, la mise sur un support est secondaire. C’est un travail lent, attentif, comme lorsqu’on franchit un passage délicat sur une falaise forestière. Ce n’est jamais difficile mais toujours vertigineux.»

Lui-même parle de ses livres par énigmes, comme il écrit. «Je ne peux pas expliquer ce que je fais. Il faudrait que j’écrive le livre à l’envers ou que j’attende le suivant pour m’éclairer sur celui-ci», dit-il en riant. Les figures qu’il crée – animaux, humains, machines, allez savoir – n’ont pas de noms mais des sobriquets, «pour préserver leur intégrité imaginaire». De grandes angoisses accompagnent la chute du bourdon mais le narrateur, vers la fin, respecte «les clauses internationales du droit à l’émancipation de l’irrémédiable désespoir», et le livre s’achève sur une ouverture «heureuse et simple».

Entretien avec Jean-Marc Lovay, lundi 30 janvier à 11 h, dans l’émission Entre les lignes sur RSR Espace2

Biblio, Jean-Marc Lovay:

«La Tentation de l’Orient», correspondance avec Maurice Chappaz, Bertil Galland, 1970. Zoé Poche, 1997

«Les Régions céréalières», Gallimard, 1976. Premier roman publié, la révélation d’une écriture singulière, sera suivi de «Le Baluchon maudit», 1979, et de «Polenta», 1998

«Le Convoi du colonel Fürst», Zoé, 1985. Trop d’adverbes pour Gallimard, et trop peu de ventes: l’aventure continue chez Zoé

«Aucun de mes os ne sera troué pour servir de flûte enchantée», Zoé, 1998, coédition avec Verticales en France, réédité en poche chez Zoé. Le plus énigmatique

«Réverbération», Zoé, 2008

«Tout là-bas avec Capolino», Zoé, 2009

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Jean-Marc Lovay

«Chute d’un bourdon», p. 6

«Alors que je participais à la chute d’un monde où je ne pouvais plus vivre avec l’espoir d’être sauvéni pour espérer avoir encore la forcede sauver une âme prisonnière dans mon corps et de l’envoyer délivrer une autre âme enfermée dans un autre corps, le cœur du temps était une fleur quine cessait jamais de s’ouvrir et de se fermer»
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