Portrait

Jean-Marc Rochette, la BD en loup solitaire

Incurable amoureux de la nature, le dessinateur français nous offre une œuvre aussi philosophique dans son message que sévère pour l’humanité qui la dégrade. Nouvelle démonstration avec deux albums magistraux

Il a sobrement titré son album Le Loup, mais c’est surtout les hommes dont il est question ici. Et de lui, en particulier: le berger qui tue la mère et épargne le louveteau en début d’ouvrage lui ressemble beaucoup. Normal, Jean-Marc Rochette s’est dessiné lui-même. Pour des raisons pratiques, certes, mais aussi pour rendre hommage à son grand-père Jean-Désiré, un rude paysan des plateaux de l’Ardèche aux opinions bien tranchées.

Les deux hommes partagent peut-être des traits de visage, mais certainement pas la radicalité de l’aïeul. Cette bande dessinée est une fable onirique qui aborde la complexité des relations homme-animal, et qui va piocher très profond dans la palette des sentiments humains. C’est aussi la nature comme on peut la rêver, avec ses notions d’entraide et de coexistence. C’est à la fois sublime et complexe.

Un débat vérolé

Cet album s’inscrit en plein dans l’histoire moderne, tant le problème pastoral est aujourd’hui devenu un enjeu de société. La situation est claire: les éleveurs ne peuvent plus laisser leurs bêtes paître en pleine solitude face au développement du loup. Mais le débat sur les solutions à appliquer est encore vérolé par trop d’opinions tranchées et contradictoires. «Je connais deux bergères qui vivent près de chez moi. Les loups attaquent leurs bêtes en permanence. Je crois qu’elles étaient plutôt dans une mouvance écolo au début, mais elles ont bien changé d’avis depuis», dit-il.

Lui ne veut surtout pas jouer les donneurs de petites leçons ou les faux érudits. Ni dans sa BD, ni dans la vraie vie. Il est récemment passé chez nos confrères d’Arte, dans l’émission 28 minutes, avec un mélange d’amusement et de gêne face au flot de questions trop définitives qu’on lui soumettait: «Le sujet est très complexe, mais on attendait de moi des réponses. Un peu comme si on me demandait de régler le conflit israélo-palestinien. J’ai réussi à botter en touche, mais c’était tout un travail», sourit-il aujourd’hui.

Jean-Marc Rochette vit à La Bérarde, dans le massif des Ecrins. Il a retapé un ancien petit hôtel pour en faire son «paradis», comme il l’appelle. Un potager, des voies à explorer, mais une maison pas vraiment sécurisée face aux risques d’avalanches. Alors il file dans son atelier parisien tout l’hiver.

«C’est pour ça que Le Loup a été écrit aussi rapidement, je me fais tellement chier à Paris que je travaille vite», se marre-t-il. Un luxe de vie très récent qui confine au miracle. Sa carrière semblait dans une impasse au début de la décennie avec des ventes plus que confidentielles, jusqu’à ce que le réalisateur coréen Bong Joon-ho – récente Palme d’or à Cannes pour Parasite rachète les droits de son mythique Transperceneige pour l’adapter au cinéma.

Un cadeau tombé du ciel: «Je suis passé d’un gars qui vivait chichement à quelqu’un de bien plus à l’aise. Et ça m’a responsabilisé par rapport à mon lectorat, ça m’oblige à avoir une création accessible. Etre nouveau sans être bizarre, comme disait Voltaire. Je me dois de faire des choses simples, claires et nouvelles.» Son dessin, à la fois âpre et surpuissant, n’est pas forcément le plus abordable. Pourtant, le succès est désormais bien au rendez-vous, avec des ventes à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires pour ses albums.

L’aberration du nucléaire

Il n’a pas d’avis affirmé sur le loup, donc, mais d’autres opinions en revanche plus affûtées. Sur le nucléaire, par exemple, une aberration selon lui. Originaire de Grenoble, Jean-Marc Rochette était en première ligne lors des manifestations contre la centrale de Creys-Malville, à la fin des années 1970. «Le gars qui s’est fait arracher une main était juste à côté de moi. Tu te sens totalement désarmé quand tu balances une canette de bière et qu’ils répondent avec des fusils.»

Les violences policières qu’il voit en France depuis novembre dernier le plongent d’ailleurs dans un état de grande sidération: «On est chez les fous. C’est 1984 avec des ministres qui disent «la guerre, c’est la paix». Des mains arrachées, des centaines de blessés, 24 yeux crevés: le journaliste David Dufresne a été le seul à en parler pendant de longs mois. Et que les artistes ne disent rien devant le spectacle de gamines de 18 ans éborgnées m’a vraiment débecté.»

Colère et pessimisme

Sa colère et son pessimisme se retrouvent un peu partout dans son œuvre. Pas encore le désespoir, parce que la clé lui semble toujours accessible: «Le grand malheur de l’humanité est de ne pas s’apercevoir que la vie sur cette planète est un pur miracle. Il faut réintroduire l’homme dans la nature, le vivant. Pour l’instant, le gros des troupes marche au pas cadencé. Le pas de côté serait pourtant simple pour éviter ces générations de la mort.»

Il raconte ça plein d’énergie et de rires. Loin, très loin de l’ambiance d’Extinctions, acte 1, le premier tome du préquel du Transperceneige, qui en comptera trois. Il y est question de ses marottes: l’extinction des espèces, la catastrophe nucléaire, la possibilité d’un éco-terrorisme. En ouverture, cet avertissement lugubre: «La Terre est ravagée par un mal qui semble incurable: l’humanité.» Jean-Marc Rochette est un dessinateur d’anticipation. On espère juste qu’il ne s’agit pas d’une prémonition.


Profil

1956 Naissance à Baden-Baden.

1976 Accident de montagne qui le détourne de l’alpinisme et le pousse vers le dessin.

1984 Premier tome du «Transperceneige».

2013 Adaptation du «Transperceneige» au cinéma par Bong Joon-ho.

2019 Sorties du «Loup» et d’«Extinctions, acte 1» (Ed. Casterman).

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