Il n’aime pas les anniversaires, mais il a tout de même quitté son village aveyronnais pour célébrer ses 80 ans à Paris: «A mon âge, on fête une année de moins et j’ai horreur de ça. Mais mes trois enfants vivent encore là-haut, ils se sentiraient sans doute coupables si on ne marquait pas le coup…» C’est pourtant à Villeneuve, à l’ouest de Rodez, que le légendaire photographe des années 1960 se sent le mieux. Là-bas, ses clichés sont exposés en permanence dans une superbe bâtisse du XIIIe siècle. Près de 200 photos sur trois niveaux qui valent le voyage à elles seules. Pour ceux qui préfèrent les formats plus réduits, elles figurent dans 1960-1970, le livre que Jean-Marie Périer vient de publier, où il excelle également dans la narration. Sans filtre, comme ici.

«Le Temps»: Comment vous êtes-vous retrouvé ici, en Aveyron?

Jean-Marie Périer: Il y a vingt-cinq ans, j’ai pris ma bagnole pour descendre tout droit de Paris et ne plus remonter. Jacques Dutronc m’avait dit du bien de l’Aveyron, j’ai cherché une maison loin de tout et voilà. Ici, ça ressemble à la France d’avant, avec des gens normaux. Je n’en peux plus de l’hégémonie de Paris, son intelligentsia, ses détenteurs du bon goût. Ils se croient encore au centre du monde alors que c’est fini depuis quarante ans. Ils devraient voyager, les mecs…

Pourquoi ce nouveau livre sur les années 1960?

J’en avais déjà fait quatre, tous épuisés. Et comme je monte une maison d’édition [Loin de Paris], il fallait bien commencer avec quelque chose. La vraie nouveauté, c’est que je n’avais jamais eu mes archives entre les mains. Je les ai finalement récupérées et j’ai passé des semaines à fouiller, pour retrouver des photos que j’avais complètement oubliées. J’en ai trouvé des rares, plus de 150 inédites, ce qui justifie largement cette parution. Et puis ça fait vingt-cinq ans qu’on ne me parle que des années 1960, c’est mon étiquette, je n’en sortirai plus. Ecrire, aujourd’hui, il n’y a plus que ça qui m’amuse. J’ai publié quelques bouquins, mais si je fais une signature et que je n’ai pas de livre de photos avec moi, je me fais engueuler. J’ai donc fait celui-ci pour les gens, pour leur jeunesse, pour leur faire plaisir. Il est là, le but premier.

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Le choix des clichés a-t-il été compliqué?

Non, car je me suis basé sur Instagram, qui est un outil extraordinaire. Je poste une photo tous les matins, avec un texte assez travaillé, et je sais exactement ce qui plaît, c’est comme un sondage immédiat.

J’aime bien Instagram, mais je déteste l’esprit d’internet.

Je sais que c’est un truc de jeunes, mais les jeunes, ils prennent un selfie, mettent un hashtag quelconque et ils se barrent! Moi, ça marche à cause du texte, justement. Je peux écrire sans filtre, mais je ne parle que des gens que j’aime bien, pas des autres. J’aime bien Instagram, mais je déteste l’esprit d’internet. C’est le royaume de la haine, des cons, des corbeaux et des envieux. Si internet avait existé en 1940, vous pouvez être sûr qu’il n’y aurait plus un seul Juif de vivant sur terre aujourd’hui.

Ce qui frappe, c’est votre intimité avec toutes ces stars. Comment avez-vous pu vivre aussi près d’elles?

On était en plein milieu de l’histoire avec le magazine Salut les copains. N’oubliez pas qu’à l’époque, on a une seule chaîne de télé et deux stations de radio en France. Le seul lien entre les artistes et les jeunes Français, c’est nous. On était un passage obligé. La première fois que j'ai photographié les Beatles, c’est parce que Brian Epstein [le manager du groupe de Liverpool de 1961 à 1967] voulait qu’ils soient dans le journal. Tout ça crée des rapports faciles. J’avais 22 ans, eux entre 17 et 20, j’ai suivi leur aventure. Et puis je suis sympa comme mec, j’étais là pour les mettre en valeur. Je n’essayais pas d’être comme eux, alors que tout le monde essayait de les copier. Moi, j’étais en cravate quand je shootais les Rolling Stones. Ça installe une certaine confiance, ils voient bien que je ne suis pas grotesque.

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La flatterie n’était pas une option, semble-t-il…

Ma chance, c’est d’être né là-dedans avec mon père, François Périer. J’ai vu, tout petit, le rôle des courtisans. Je connaissais toutes les attitudes, tous les trucs, je n’allais certainement pas tomber là-dedans. J’en savais beaucoup plus sur ce qui allait arriver aux futures vedettes des années 1960 qu’elles-mêmes. Je connaissais leur avenir, les écueils qu’elles allaient rencontrer.

Vous avez tout de même mis du temps pour gagner l’amitié de Jacques Dutronc?

J’ai vécu quatre ans avec Françoise Hardy, qui reste ma meilleure amie aujourd’hui. C’est elle qui m’a présenté Dutronc, et je me suis toujours attaché aux mecs pour lesquels j’étais quitté. Il n’y avait ni jalousie ni aigreur, juste un peu de peine. Et là, je tombe fou amoureux de lui. Mais il faut se mettre à sa place: je suis l’ex de son amoureuse et je ne le lâche plus. Parce que je ne le lâchais plus! Johnny [Hallyday] et Sylvie [Vartan] me disaient: «Mais qu’est-ce que tu as avec Dutronc?» J’étais fou d’amour pour ce mec-là. On a vite travaillé ensemble, mais il a fallu plus de temps pour qu’il me fasse vraiment confiance, ce que je comprends très bien. Mais l’innocence des rapports, à l’époque… Jacques et Françoise qui me demandent de faire leur première photo ensemble, Johnny et Sylvie qui me prennent comme témoin de mariage et m’emmènent en voyage de noces: c’était hallucinant, cette vie.

Votre départ pour Los Angeles au tout début des années 1980, c’est pour tirer un trait sur cette période?

Non, c’est parce que je divorçais. Encore une fois, mon meilleur ami était tombé amoureux fou de ma femme, et elle aussi. Ce n’était pas de leur faute, hein, ils ne l’avaient pas fait pour me faire chier. Donc je me suis tiré, parce que si tu restes, eh bien tu perds les deux. Et j’avais rêvé de l’Amérique toute ma vie, c’était l’obsession de ma génération. On était les enfants de gens qui avaient vécu deux guerres quand même, il n’y avait que des mecs tout gris dans la rue en France. Et quand on allait au cinéma, on voyait James Dean, Elvis Presley et Marlon Brando dans des paysages somptueux. C’était un idéal.

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Et alors, ce rêve, dans la réalité?

J’avais une situation incroyable, un bonheur total. C’était le tout début de la mode des metteurs en scène européens, ça a marché dans la seconde pour moi. Trois mois après mon arrivée, j’avais un contrat monstrueux à la Columbia, j’ai gagné un pognon fou que j’ai dépensé allègrement, comme d’habitude. J’avais une baraque sur Mulholland Drive, entre Jack Nicholson et Charlton Heston. Après, j’ai vite compris. C’était extraordinaire pour travailler, mais c’est un pays qui a inventé la solitude aussi… La France devait me manquer, je crois.

Vous baignez au quotidien dans les années 1960, avec vos livres et vos spectacles. La nostalgie est permanente?

Evidemment qu’elle est là! Les mecs de mon âge qui disent «Je ne regarde jamais dans le rétroviseur, ce qui compte, c’est aujourd’hui et demain», franchement…

Je considère juste que ma vie est ratée, mais vaut mieux réussir son ratage que rater sa réussite.

Aujourd’hui, je me marre beaucoup moins qu’avant, et demain, ça me semble un peu court. C’était la plus belle période de ma vie. Je n’ai pas de regrets, sinon peut-être de ne pas avoir fait de musique. J’étais vraiment fait pour ça, j’avais une oreille infernale, je composais au piano. Mais bon, je ne l’ai pas fait, et on ne va pas se répandre de nouveau là-dessus [Jean-Marie Périer a arrêté la musique à 16 ans, le jour où il a appris qu’Henri Salvador était son père biologique]. Je considère juste que ma vie est ratée, mais vaut mieux réussir son ratage que rater sa réussite. Je n’aurais peut-être pas été un bon musicien. Car je ne me prenais pas pour une mandarine, hein, Michel Legrand et Michel Berger n’avaient qu’à bien se tenir… J’ai ensuite fait n’importe quoi, mes photos, je n’en avais rien à secouer. J’étais un dilettante, c’est ce qui m’a permis de réussir.

Le monde d’aujourd’hui vous intéresse-t-il malgré tout?

Je vais forcément avoir des phrases de vieux, mais bon, allons-y: j’espère juste que les mômes vont prendre les choses en main. Quand je pense qu’il y a encore des gaullistes, des socialistes, des communistes… C’est hallucinant comme tout ça est poussiéreux, il faut le balayer à la vitesse éclair. J’ai horreur d’être vieux, c’est affreux, ça n’a aucun intérêt. Tu n’as aucune sagesse, t’as mal partout, et quand tu te regardes dans la glace, tu vois juste une vieille chèvre. J’ai écrit un livre là-dessus, qui d’ailleurs n’intéresse absolument personne [Près du ciel, loin du paradis, Calmann-Lévy, 2017]. Je comprends, on est tous dans des cases. Moi, c’est les années 1960, on m’appelle dès qu’il y en a un qui meurt, mais jamais pour autre chose.

Ça vous agace qu’on vous complimente pour votre allure juvénile?

Non, c’est un avantage aujourd’hui, mais n’oubliez pas que j’avais l’air d’avoir 11 ans quand j’en avais 16. Les filles me tiraient la joue en disant «Oh, comme il est mignon!» et elles allaient voir ailleurs. C’était effrayant, je suis resté vierge jusqu’à 19 ans.

Vous avez rarement parlé de l’Algérie, où vous êtes resté quatorze mois jusqu’en 1962. Un souvenir toujours douloureux?

J’y ai vu toutes les horreurs possibles. C’est pour ça que jamais vous ne me verrez dans une manifestation. Je sais ce qu’une foule est capable de faire. Vous voyez des gens adorables qui se transforment soudainement en assassins et tuent un mec à coups de barres de fer. J’ai vu 12 personnes se faire tuer comme ça là-bas, en quatorze mois. Et c’est long à mourir un homme, à coups de barres de fer. Mais l’armée m’a été très profitable, au final. J’étais un enfant gâté, je vivais dans une bulle avec mon père et Daniel Filipacchi, loin de la réalité. Me retrouver militaire en France puis en Algérie, ça m’a beaucoup aidé. Même si vingt-huit mois, c’était plutôt long. Ce que j’ai vécu en Algérie était épouvantable, mais dès mon retour, j’ai retrouvé Françoise Hardy, Filipacchi, et il faisait beau. Tu oublies à la vitesse de l’éclair quand tu es jeune. C’est plus tard que tu te souviens.

Votre histoire familiale est belle, mais aussi tragique…

Oui, mes deux frères sont morts de la drogue, un d’overdose et l’autre qui s’est défenestré. C’est pour ça que j’ai fait des campagnes antidrogues dans les années 1980, que je finançais et que je donnais aux télés. Dont une formidable avec Benicio del Toro quand il était encore inconnu. Je l’ai rencontré à Los Angeles pour un film publicitaire, je suis tombé fou de lui, encore une fois. Mais j’ai réalisé qu’en voulant me battre contre la drogue, je n’en faisais que la publicité. Cette bataille est perdue depuis toujours, l’argent de la drogue est partout, il n’y a rien à faire. Et même si on légalisait le cannabis, ce qui serait déjà très dangereux pour les mômes, les trafiquants trouveraient la parade, du genre une drogue moins chère et plus toxique. Ils ne vont pas se mettre au rancart parce que l’Etat français décide quelque chose.

Votre livre s’ouvre avec Johnny, dont vous êtes resté proche jusqu’au bout…

Ce type était terriblement intelligent, il me disait cette phase: «Je préfère qu’ils me prennent pour un con, comme ça je les vois venir.» Il avait un humour fou, personne ne m’a fait marrer comme lui. C’était un Martien, ce mec. Son problème, c’est qu’il a fait son éducation et sa culture tout seul. Il n’était pas bon en interview, parce que c’est très compliqué d’être intelligent quand t’es interrogé par un type qui est persuadé que tu es con. Mais la plupart des mecs qui l’interviewaient étaient bien plus bêtes que lui.

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On imagine que la bataille autour de son héritage doit vous navrer?

Il est un peu fautif sur ce coup-là, il aurait pu régler les choses avant. Mais lui, sa vie, c’était: «Comment je vais faire pour leur en mettre plein la tronche quand je suis sur scène?» Et il l’a fait mieux que personne. Tu ne pouvais pas lui demander de gérer le quotidien. C’est sinistre, il aurait pu arranger ça assez facilement. Mais jamais il s’est dit: «Je vais déshériter mes gosses.» Ça, je n’y crois pas. C’est juste qu’il a dû signer n’importe quoi.


Questionnaire de Proust

Un moment des années 1960-1970 à revivre?

La tournée des Rolling Stones en 1972. C’est vraiment ce que j’ai vu de plus extraordinaire, dans le genre spectacle et surtout autour. Je dois beaucoup à Mick Jagger, qui m’a bien aidé dans ma carrière.

Un moment à changer?

Je ne vais pas voir Steve McQueen, le seul mec qui m’a envoyé chier au cours de toutes ces années.

Le moment qui vous émeut aux larmes?

La première fois que je vois Françoise Hardy chez elle, devant son étagère qui représente toute sa vie. Alors que moi, je vis dans un hôtel particulier avec le monde entier qui défile. Elle, elle n’était jamais allée au cinéma.

Le photographe qui vous fascine?

A l’époque, c’était Art Kane. Mais celui que je préfère entre tous, c’est Jacques Henri Lartigue. C’est le seul qui n’ait photographié que le bonheur. Il faut un courage extraordinaire pour ça.

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Vous arrivez au paradis. La question que vous aimeriez que Dieu vous pose?

On passe à table?


Profil

1940 Naissance à Neuilly-sur-Seine.

1956 Engagé comme assistant de Daniel Filipacchi.

1962 Devient photographe pour le magazine «Salut les copains».

1970 Premier long métrage, «Tumuc Humac», avec son père, François Périer, et son frère Marc Porel.

1980 Devient réalisateur de films publicitaires à Los Angeles.

1998 «Mes années 60», son premier livre de photos sur la décennie.

2019 «1960-1970», livre de photos rares et inédites (Loin de Paris/Privat).