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Basquiat dans une boîte de nuit à New York, en 1979.
© Courtesy Nicholas Taylor

Exposition

Jean-Michel Basquiat, punk et supernova

A Londres, une exposition rend hommage à l’œuvre du peintre américain. Prodige punk devenu star des salles de ventes et qui, au cours des années 1980, annonçait l’avènement d’un monde métissé

Depuis vingt ans, Jean-Michel Basquiat n’avait pas connu de rétrospective majeure en Angleterre. Un manquement que répare le prestigieux Barbican à travers Boom for Real, exposition sélective consacrée au New-Yorkais, dont les toiles s’arrachent à coups de millions chaque année. Examen subtil d’une œuvre observée comme une synthèse des principaux courants picturaux développés au cours du demi-siècle passé, l’événement médite aussi sur la trajectoire héroïque d’un génie brut et saint profane devenu malgré lui une marque de luxe.

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Un enfant génial né du désastre

La veille de notre visite à l’expo Basquiat, on entendait James Murphy jurer en point final du concert donné par son LCD Soundsystem à Alexandra Palace: «C’est un nouveau Londres!» La capitale anglaise connaît en effet aujourd’hui la peur. Il y a bien sûr les conséquences incertaines du Brexit, présent dans chaque conversation, la récente vague d’attentats terroristes, l’angoisse aussi des attaques à l’acide menées par des inconnus qui frappaient ce week-end-là des poches populaires du district de Hackney.

Demeurée bouillonnante et sexy, la ville se découvre ainsi tristement hypersécuritaire, comme tâchant de prévenir par une obsession de l’ordre et du contrôle une fragilité nouvelle. On a cela en tête quand on découvre Boom for Real, dont le mérite immédiat est de projeter le public dans le Manhattan déliquescent du début des années 1980. Et l’exposition de présenter d’abord Basquiat comme un enfant génial né du désastre. Cette hypothétique crise économique et humaine que s’est mise à son tour à redouter Londres…

«Gotham» du désespoir

1981, alors. Déclaré en banqueroute par l’administration Ford, Big Apple offre le visage «de ce que pourrait bien être les derniers jours de la civilisation américaine», selon l’éditorialiste du New York Times Vincent Canby. Service public à l’agonie, corruption généralisée, quartiers sud abandonnés aux drogues, prostitution visible partout passé la 21e Rue, adolescents fugueurs et clochards vivant sur les trottoirs du Bowery: Manhattan est Gotham, cité du vice et du désespoir.

Mais aussi un prodigieux laboratoire des avant-gardes créatives. Quand le cinéma indépendant, la danse contemporaine ou la musique minimaliste s’organisent dans les immeubles industriels de Soho, des blocs abandonnés de Chelsea aux buildings délabrés de l’East Village apparaissent des courants qui devaient profondément changer la culture populaire américaine: éclosion du disco, naissance du punk rock, avènement de la culture hip-hop arrachée aux crudités du Bronx. L’art de Jean-Michel Basquiat allait surgir de ces audaces, puisant ses visions et lignes dans l’art de rue et le primitivisme, dans la pop culture et le postmodernisme, dans les témérités underground et les innovations de Rauschenberg ou Twombly.

«Toujours la même chose»

Didactique, l’exposition du Barbican reconstitue la trajectoire du peintre dans cette Babel effervescente, malgré la ruine, décryptant le rôle joué dans son ascension par la new wave ou les lieux spécifiques dans lesquels Basquiat échoue, traîne ou crée: clubs, lofts, galeries alternatives, et jusqu’aux murs insalubres de l’East Village où, à la fin des années 1970, il construit sa légende. Pour tous, il est alors «SAMO» (pour same old shit, «Toujours la même chose»), auteur anonyme d’une poésie brute, ironique, graffée sur les murs du sud de l’île.

Pour autant, ce métisse d’origine haïtienne et portoricaine grandit dans un milieu aisé de Brooklyn, n’est qu’un prétendant de plus à la célébrité. Déterminé à «prendre d’assaut la citadelle de l’art», comme l’écrit Glenn O’Brien, ami intime et ancien rédacteur en chef du magazine Interview créé par Andy Warhol en 1967, c’est à Picasso ou Jasper Johns qu’il veut se mesurer. Et qu’importe s’il n’a encore jamais touché un pinceau. Basquiat a alors tout juste 18 ans. Ses intimes l’appellent «Jean». Quatre ans plus tard, il devient riche et célèbre. Et chacun sait désormais prononcer son patronyme correctement.

Warhol, ami-ennemi

Les conditions de cette ascension, l’exposition préfère toutefois les ignorer, se consacrant plutôt à démontrer combien l’art du peintre est avant tout affaire d’instinct, d’improvisation, d’hypersensibilité. D’emprunts systématiques, aussi. Mots, images, sons: avec élégance, le New-Yorkais capte et réorganise tout, puisant ses visions et sa grammaire dans l’histoire artistique, coloniale, jazzistique ou sportive, citant dans ses toiles Charlie Parker, les iwas haïtiens, Sugar Ray Robinson ou Warhol – devenu en 1985 tout à la fois ami, mentor, collaborateur, puis adversaire.

«En une décennie, Jean-Michel a réalisé l’œuvre d’une vie, puis il s’est arrêté», résume Glenn O’Brien. En une centaine de toiles, pour la plupart jamais montrées en Europe, auxquelles s’ajoute un volume considérable de photos, carnets ou croquis, Boom for Real en propose un puissant précipité.

«Beat Bop»

S’attardant sur ses liens avec la musique (on le découvre producteur de Beat Bop, l’un des premiers disques hip-hop de l’histoire), la littérature (sa passion pour les écrits de William Burroughs, dont il emprunte à sa manière la technique du cut-up au gré de collages sauvages) ou la télévision, l’événement tâche de brosser un portrait au plus juste d’un garçon devenu un créateur libre que la célébrité – nous dit-on – a finalement dévoré.

Tâche impossible, bien sûr. Car pour approcher l’homme derrière l’icône, il faudrait dire la paranoïa qui l’a progressivement infecté quand, déclaré millionnaire, autour de lui chacun était fauché et venait le taper.

Contre la bêtise et l’ennui

Il faudrait dire la complaisance de ses galeristes vendant à des banquiers vulgaires ses toiles inachevées à prix d’or à l’instant même où «les œuvres d’art trouvaient une parfaite vitrine dans les lofts rénovés ou les maisons embourgeoisées», comme l’écrivait la journaliste américaine Cathleen McGuigan dans le New York Times Magazine. Enfin, il faudrait méditer sur la machine médiatique à laquelle «Jean» a tant prêté le flanc, sur le racisme qu’il a enduré jusqu’au bout malgré le succès. Sur les drogues, enfin, dont il était dépendant et qui l’ont finalement emporté.

Peut-être aussi sur ce qui demeure du «Radiant Child», à présent que son image a pleinement intégré l’imaginaire collectif et que son seul nom est partout synonyme de fortune. «Je vois d’abord sa vie comme une succession de victoires remportées de haute lutte sur la bêtise et l’ennui», dit Glenn O’Brien. Des triomphes tous ponctués d’un «Boom!» emblématique. Et qui court jusqu’à nous, innocent, exalté, entêtant.


«Basquiat – Boom for Real», Barbican, Londres, jusqu’au 28 janvier 2018.

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