Scène

Jeanne Balibar, électrique sur les pas de Frankenstein

Avec «La Fabrique des monstres», Jean-François Peyret signe au Théâtre de Vidy un spectacle brûlant d’intelligence, immersion dans le cénacle de la jeune Mary Shelley, auteure de «Frankenstein»

Dans une volute de fumée, Jeanne Balibar alias Mary Shelley s’exclame soudain: «J’ai trouvé!» C’est une joie fauve, dans un grand désordre organisé. On est en 1816, à la villa Diodati, sur les hauteurs de Genève. Mary vient d’accoucher de Frankenstein, après une nuit d’orage.

Les fantasmes prométhéens

Le plaisir rare qu’offre au Théâtre de Vidy La Fabrique des monstres ou Démesure pour mesure est tout entier dans cet «eurêka». Un gai savoir prend corps et on ne se lasse pas de cette alchimie. Au cœur de ce laboratoire, le metteur en scène Jean-François Peyret signe un spectacle joueur, une coupe dans l’histoire d’une surdouée, Mary Shelley, dans celle aussi d’une science qui, dans les convulsions d’un XIXe siècle naissant, encourage les fantasmes prométhéens. C’est l’invention d’un territoire scientifique et poétique que l’artiste français éclaire en romancier de l’intelligence, en compagnie de Jeanne Balibar, Jacques Bonnaffé, Victor Lenoble et Joël Maillard.

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Un quatuor magnétique

De ce quatuor-là, il faut aussitôt dire qu’il est magnifique de ductilité, de perméabilité aux influx des textes qui composent la matière de cette Fabrique des monstres. Mais voyez le prologue. Tout est nuit d’abord, nuit de borborygmes d’iceberg, de friction de vieille coque – bande-son composée par Daniele Ghisi. De ce magma sort Jacques Bonnaffé. Il incarne, à ce moment-là, le capitaine Walton, cet explorateur dont l’aventure ouvre le Frankenstein de Mary Shelley.

Une mer de glace

Il vous fait face, caban de marin sans frousse, et déjà il vous harponne. Le navire est immobilisé dans une mer de glace. Et soudain surgit, venu de nulle part, un dément, dirait-on, fugitif poursuivi par un colosse pathétique. Sur la scène passe alors cette figure terrorisée: c’est Victor Frankenstein, le jeune savant imaginé par Mary Shelley.

L’histoire de Victor Frankenstein, cet enfant embrumé des Lumières, est la main courante de La Fabrique des monstres. On devine son tourment, qui n’a d’égal que celui de sa Créature, cet Adam hideux livré à la cruauté des hommes, qui tue comme par mégarde.

La fureur d’un volcan

Mais cette trame est une couche dans un spectacle à feuillets et foyers multiples, chacun se répondant dans un jeu de dévoilements. Le décorateur Nicky Rieti sert cet art de l’élucidation. Il varie les focales: ici, il zoome sur la détresse de Victor, saisie à travers un cadre de fenêtre; là, il déploie le tableau d’un paysage volcanique, le fameux volcan Tambora dont l’explosion meurtrière en 1815, dans l’archipel indonésien, continue de noircir le ciel européen en 1816 comme un funeste présage.

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Mary Shelley, romantique et beatnik

Ce qui remonte ainsi en trois actes, c’est l’histoire d’une pulsion poétique, politique et scientifique, dont est porteuse Mary Shelley. N’est-elle pas la fille de Mary Wollstonecraft, femme de tête qui a pourfendu le patriarcat? Et même si sa mère est morte en couches, la jeune fille entend bien s’inscrire dans ses pas, comme dans ceux de son père, William Godwin, penseur progressiste comme on dirait aujourd’hui.

Un petit ventre fécond

Mary, c’est donc Jeanne Balibar en robe et en capeline, dotée ici d’un petit ventre, histoire de suggérer qu’elle va accoucher, d’un roman qui marquera, d’enfants adorés qui périront en bas âge, d’un futur possible aussi pour la société dont elle est le médium.

Jeanne Balibar, éthérée ou électrisante selon l’humeur, lance qu’elle écrit à partir du chaos. A travers elle, c’est l’esprit d’une bande de surdoués qui passe, des surdoués hantés par l’espoir de la Révolution française – susciter une nouvelle humanité – et fascinés par les expériences de Luigi Galvani, ce médecin qui pensait qu’une décharge électrique pouvait réveiller les morts.

Le feu de Prométhée et les cendres

A un moment, elle enfouit sa tête dans une poubelle en métal. Autour d’elle, dans ce qui s’apparente à un vaste dortoir, les cendres prolifèrent en talus. Dans ses bras, une poupée blanche, sorte de bonhomme Michelin miniature. Elle le berce, guettée par Victor et sa Créature.

Cette image est une clé: Mary et sa bande de vagabonds fortunés et ultrasensibles pressentent la bascule de leur monde, complotent à leur façon poétique pour une société plus libre et juste, s’enthousiasment pour une science qui balaie les superstitions anciennes. Mais la route est jalonnée de spectres, souffle Mary. Prométhée peut tout désormais: l’espoir lui brûle les doigts, mais l’effroi cavale à ses côtés.


La Fabrique des monstres, Lausanne, Théâtre de Vidy, jusqu’au 4 février.

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