Ligne de fuite, jeu de piste et course-poursuite. Interviewer Jeanne Balibar par téléphone suppose de cheminer avec elle à Paris, dans les ruelles et sur les grands boulevards, entre une séance photo, ses enfants, un inconnu indélicat et son poissonnier. Un gymkhana plutôt surréaliste et l'expression parfaite de cette comédienne à la fois simple et sophistiquée, fille d'une physicienne et d'un philosophe français: ne jamais être là où on l'attend. Lundi toutefois, c'est promis, elle sera à Genève, au Bâtiment des Forces motrices, pour La Danseuse malade, une chorégraphie de Boris Charmatz invitée par l'Association pour la danse contemporaine et inspirée des textes du poète japonais Tatsumi Hijikata (lire Sortir du 9.9.08).

Surprendre, déjouer, rompre une voie tracée. Ce sont justement ces qualités que Jeanne Balibar apprécie chez le chorégraphe Boris Charmatz. «Boris n'est jamais linéaire. Chez lui, un mouvement naît, s'arrête, repart. Il invente sans cesse et a cette capacité rare, sur scène, d'entrer et de sortir de la fiction en toute fluidité.» De la même manière, le chorégraphe apprécie la comédienne pour sa manière «de faire naître le mouvement, l'air de rien, comme un fantôme de danseuse».

Autant dire que ces deux intellectuels, légers dans leur gravité, étaient nés pour se rencontrer. «Nous avons déjà collaboré lors d'une performance à Berlin, avec l'idée de recommencer», explique la comédienne. «Quand Boris m'a montré les textes d'Hijikata, à la fois très littéraires et très concrets sur la question d'un corps qui renonce à la toute-puissance et accepte sa fragilité, je n'ai pas hésité.» A proférer les mots du poète japonais ou à danser? «Les deux. J'ai suivi une formation de danseuse classique adolescente et, même si je ne danse pas beaucoup dans le spectacle, tout part du corps, du mouvement. Au fond, c'est très proche du cinéma, alors qu'au théâtre, tout naît du texte.»

«Un peu de violence, mais surtout beaucoup d'humour»

Danseur butô auquel on attribue, en 1959, une des premières performances trash de cette discipline - l'accouplement du jeune homme avec une poule et son égorgement en scène -, Tatsumi Hijikata, disparu en 1986, avait l'habitude de dialoguer avec la mort, parfois en des termes violents. Une notion, la provocation, que l'on retrouve dans La Danseuse malade? «Il y a un peu de violence, mais il y a surtout beaucoup d'humour. Et une énergie dans le corps qui exprime cette idée de renoncement, de faiblesse assumée.» Et il y a encore un camion, un vrai, sur le plateau. «Oui, Boris Charmatz a un grand intérêt pour la machine qui agit sur le physique. Dans Régi, qu'il interprétait avec Raimund Hoghe, les corps étaient déplacés grâce à des bras mobiles. Ici, on joue avec ce camion qui est aussi une rêverie, une troisième présence, forte et évocatrice.»

A Angers, il y a deux semaines, le spectacle «créé dans la totale bonne humeur a suscité un grand enthousiasme auprès du public». Une appréhension particulière avant d'entrer sur scène pour mettre son corps à disposition de La Danseuse malade? «Non, aujourd'hui, je suis libérée de la peur: concert, tournage, théâtre, je n'ai plus le trac pour plus rien!» Juste le plaisir, donc.

La Danseuse malade, de et avec Boris Charmatz, Jeanne Balibar. Lundi 13 octobre à 20h30, Bâtiment des Forces motrices, pl. des Volontaires 2, Genève. Rés. 022/320 06 06, http://www.adc-geneve-ch. 1h15