Portrait 

Jeanne Balibar: Longue dame brune

L’envoûtante comédienne prête sa sensualité et sa voix à la chanteuse de minuit dans «Barbara». Partagée entre le théâtre berlinois et le cinéma français, languide et fervente, espiègle et cérébrale, elle est irrésistible

Le rendez-vous est fixé sur la terrasse du Marriott, à Cannes. C’est alanguie sur une méridienne, une coupe de fruits à la main, que Jeanne Balibar accueille ses visiteurs. Elle rit, la grande odalisque, consciente de l’effet qu’elle provoque. «Cela fait très Madame Récamier, non?» lance-t-elle, enjôleuse et lucide. On pense à Mélusine, à Shéhérazade, à Cléopâtre et autres femmes extraordinaires. On se souvient de Delphine Seyrig dont elle a la classe, de Bernadette Lafont dont elle a l’espièglerie, d’Arletty dont elle a la gouaille.

La comédienne s’est faufilée dans notre gynécée imaginaire il y a un quart de siècle, avec une apparition dans La Sentinelle, d’Arnaud Desplechin, et le rôle d’Elvire dans le Dom Juan de Molière, avant de s’imposer comme une figure de proue du cinéma français des années 90.

Aujourd’hui, Jeanne Balibar fait sensation dans Barbara (LT du 02.09.2017), réalisé par Mathieu Amalric. Elle y invoque la chanteuse par la voix, le geste et la grâce. La femme-piano a joué un rôle important dans son adolescence, mais elles n’ont rien en commun: «Barbara a une énergie folle, moi je suis lente. Et puis je ne couche pas avec des mecs qui ont trente ans de moins que moi, je trouve ça d’un ennui fatal.» Elle n’a cherché en aucun cas à se rapprocher de son modèle: «Je ne pense pas que ce soit intéressant pour un acteur. Le scénario, la direction, le montage, c’est le travail du réalisateur. Mon travail, c’est d’être moi-même; mon devoir, d’être audacieuse et pleine de vie, comme l’était Barbara.»

Préserver le mystère

Comme il n’était pas question de préparer une thèse, elle ne s’est guère documentée. Ce qui importe, c’est l’attitude, «die Haltung, comme disent les Allemands. Le mystère doit rester entier. Je n’aime pas les biopics qui donnent l’impression d’avoir tout compris. Il faut en dire le moins possible pour préserver le mystère. Qui peut prétendre connaître le mystère d’autrui, même celui de ses parents, de ses enfants, de la personne qu’on aime? Alors celui de quelqu’un qu’on n’a pas connu… Je vais vous dire: il y a des scènes au cours desquelles je ne pensais pas du tout à Barbara, mais à Delphine Seyrig. Notre devoir est d’être punk, un mot malheureusement fort galvaudé de nos jours.»

En plus de sa beauté et de son talent, Jeanne Balibar a oublié d’être bête. Fille du philosophe Etienne Balibar et d’une physicienne, elle a été une brillante étudiante avant d’embrasser l’art dramatique. «Je pense que Barbara est un film proustien, car il parle de la permanence du temps: il y a le temps de l’existence, mais aussi le temps d’avant et d’après l’existence. Selon Proust, les êtres humains sont comme des géants dans le Temps.» L’auteur d’A la recherche du temps perdu dit aussi qu’il faut mettre une fleur dans l’eau pour qu’elle déploie toutes ses couleurs: «Nous avons mis ce nom, Barbara, presque un borborygme, dans l’eau et nous en avons déployé les couleurs.»

Amalric affirme que la comédienne a emmagasiné toutes les phrases prononcées par la chanteuse. Elle relativise. «J’ai appris des fragments de son autobiographie pour avoir un réservoir. J’improvise dans plusieurs scènes. Je vis à Berlin avec Frank Castorf. Il dit toujours que le principe de la mise en scène, c’est le free jazz. Et c’est vrai. On ne peut ignorer qu’on arrive après Ornette Coleman, que voulez-vous que je vous dise?»

Violence carnassière

Un critique de théâtre qui a vu la Balibar à Avignon n’en est pas revenu. Dans La Cabale des dévots. Le Roman de Monsieur de Molière, mis en scène par Castorf, la comédienne montre «un corps d’ondine, de nageuse adolescente, de majorette et de mutante dont émane une violence carnassière. Il y a chez elle une force du tourment! On n’imagine pas qu’elle ait en elle tant de paysages infernaux.»

Bien loin de ces noirceurs, sur le toit d’un palace cannois, Jeanne joue les indolentes. Elle a des amusements enfantins, se voile dans les volutes de ses cigarettes. On se souvient de «Rien», cet éloge de la vacance qu’elle chante d’une voix désabusée sur Slalom Dame, son second album – «J’ai pensé à la mer… Et je pensais à Rien Rien n’y fait Rien n’est fait ni à faire Et Rien ne rime à Rien…»

Elle se dit «complètement open» à tous les projets. Elle rêve de voyager, mais «vous savez, la vie est compliquée. Etre une femme, c’est très chiant, on a beaucoup moins de temps que les mecs, il faut tout gérer, les amoureux, les enfants, le fric, l’appartement…» Alors elle se contente de jouer au théâtre, à Berlin. Au cinéma, elle a un projet extraordinaire «mais dont je ne vous dirai rien», précise-t-elle d’une voix de diva évanescente – peut-être s’agit-il d’un film avec Apichatpong Weerasethakul.

Avec Barbara, Mathieu Amalric signe une déclaration d’amour à la chanteuse, à la femme, et à Jeanne Balibar, son ancienne compagne… «Ben… oui, admet-elle. Tout bon film est une déclaration d’amour. Quand bien même il serait une déclaration de haine…» Sur ce, tout sourire, les yeux malicieusement plissés, elle fixe son interlocuteur. Happé par ce regard, pris de vertige, le lombric reste coi, avant de rompre le sortilège en riant avec une gaucherie adolescente désolante. Jeanne Balibar est une enchanteresse.


Profil

1968 Naissance à Paris.

1993 Dom Juan, de Molière, mise en scène de Jacques Lassalle.

1996Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle), d’Arnaud Desplechin.

1998 Dieu seul me voit, de Bruno Podalydès.

2000 Va savoir, de Jacques Rivette.

2008 Electre, de Sophocle, lecture au Festival d’Avignon.

2015 Les Frères Karamazov, de Fiodor Dostoïevski, mise en scène de Frank Castorf, Berlin.

2017 Barbara, de Mathieu Amalric.

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