C'était le 24 janvier 1998. La Galerie nationale de Sarajevo fêtait sa réouverture avec une exposition Hodler. Ruth Dreifuss, en tant que ministre de la Culture, et Yvette Jaggi, présidente de Pro Helvetia, étaient de la partie. Car cette réouverture, victoire sur la barbarie, s'est faite sous le signe d'une parfaite coopération entre la Suisse et la Bosnie-Herzégovine. Deux pays liés par l'histoire très particulière d'une collection. Celle de Jeanne Charles Cerani-Cisic, modèle et maîtresse de Ferdinand Hodler, conduite par un destin romanesque de Genève à Mostar, où elle est morte en 1955. Cette femme magnifique, au fort tempérament, a inspiré le peintre durant de nombreuses années. Elle a entretenu avec lui une longue relation qui a duré bien au-delà de leur collaboration artistique.

Parmi les nombreux modèles-maîtresses, elle a été le seul à se créer une collection. Et non des moindres, puisqu'elle comprend 223 tableaux, dessins et esquisses, – dont un célèbre autoportrait de 1912. Comment a-t-elle pu les obtenir? De la correspondance, il ressort que le peintre lui en aurait offert plusieurs. Selon le meilleur connaisseur de l'œuvre de Hodler, Jura Brüschweiler, cela ne suffit pas à expliquer cette énorme quantité. Jeanne Charles Cerani-Cisic se serait elle-même servie dans l'atelier. Selon le conservateur du musée d'Olten, Peter Killer, elle ne pouvait être une simple voleuse. Elle opérait des choix précis, qui dénotaient un véritable amour pour l'art de Hodler, la passion d'une collectionneuse. Cela ne l'empêchait pas de vendre des œuvres, pour vivre. Et d'en retoucher certaines, de les colorier – pour leur donner plus de valeur (sic), voire peindre à la manière de… Au soir de sa mort, elle aurait dit, pouvant contempler son visage tel que peint par l'artiste: «Cela vaut la peine d'avoir vécu pour quelque chose de beau et de vrai, qui reste après nous.» Sa passion pour l'œuvre et son auteur n'avait d'égal que son tempérament: on raconte que Hodler la craignait, toujours persuadé qu'elle cachait un revolver dans son sac. Lui aurait-il cédé des tableaux sous l'effet de la peur? Le mystère demeure…

De Mostar à la Suisse

En 1921, Jeanne Charles Cerani épouse en deuxièmes noces Mehmed Cisic, combattant de l'armée de résistance serbe, blessé durant la Première Guerre mondiale et soigné à Genève. De dix-huit ans plus jeune qu'elle, il est issu d'une grande famille musulmane de Mostar et se lance dans la carrière diplomatique. Mais la réalité n'est pas à la hauteur de ses ambitions. D'abord en poste aux Etats-Unis, il est rappelé à Belgrade en 1929 et subi une série de mutations qui le ramènent, de consulats en petits postes administratifs, à Mostar.

Cette vie chiche, empreinte de désillusions, aura poussé Jeanne Charles Cerani-Cisic à se réinventer un passé prestigieux: elle déclarait avoir été la plus belle femme de Paris – où elle n'avait en fait jamais vécu –, ou avoir lancé la carrière de Hodler, qui était son aîné de plus de vingt ans. A la fin de sa vie, en 1951, elle fait déposer cinq tableaux, des dessins et des lettres à la Banque Nationale Suisse (lire ci-dessous). Emina Korkut, cousine de son époux décédé trois mois après elle en 1956, hérite du reste de sa collection. Elle la vend en 1966 à l'Etat yougoslave. En 1983, elle est attribuée à la Galerie d'art de Sarajevo. Elle n'aura jusqu'à présent été montrée qu'une seule fois en Suisse: au Kunstmuseum de Berne, en 1978.

Azra Begic, conservatrice de la Galerie d'art de Sarajevo, passionnée de Hodler qu'elle appelle son «macho irrésistible», décide en 1989 d'organiser une exposition itinérante de la collection de Jeanne. Prévue pour 1992, elle se voit précéder par la guerre. Pendant le siège de la ville, la galerie est bombardée par les Serbes et perd son toit. Sa conservatrice sauve la collection, en la cachant dans les caves. Malheureusement, deux tableaux notoires sont volés: une Vue sur le lac Léman au clair de lune (1881) et l'Autoportrait de 1912. Dès la fin de la guerre, Azra Begic se démène, recevant le soutien actif de Pro Helvetia et du conseiller culturel de l'ambassade suisse de Sarajevo, Wolfgang Amadeus Brülhart. Grâce à leurs énergies conjointes, la collection a pu renaître sous la supervision de l'Ecole de conservation et de restauration de Berne, et être exposée en janvier dernier dans une Galerie nationale restaurée, le Département fédéral des affaires étrangères ayant donné 500 000 francs pour la réparation de son toit.

Pour Olten, Peter Killer espérait que la collection de Sarajevo serait complétée par les tableaux déposés à la Banque Nationale Suisse, aujourd'hui en déshérence. Las! il n'en a pas reçu l'autorisation.

Jeanne Charles Cerani-Cisic est au centre de l'exposition, qui s'ouvre par une salle consacrée à ses portraits. Dont de nombreux dessins préparatoires, réalisés à partir de 1909 pour le médaillon du billet de 50 francs, auquel Jeanne prête les traits stylisés et adoucis de son visage. Il ne faut pas s'attendre à découvrir de grandes toiles de Hodler, la collection, privée des tableaux volés et de ceux en déshérence, étant surtout composée de dessins et d'études. Dont celles pour La Vérité, Le Sentiment, Iena, Eurythmie. On trouve aussi les études pour le bûcheron qui figure sur le billet de 100 francs. Ainsi que les dessins et tableaux retouchés, coloriés par Jeanne, dont un portrait d'elle: elle l'a repris pour en modifier la coiffure, la remettre à la mode et se rendre ainsi plus belle tout en croyant rajouter de la valeur au tableau. Dans un geste aussi vaniteux que naïf et désespéré – il fallait trouver de l'argent – qui la révèle autant qu'il en dit long sur son rapport à Hodler…

Œuvres de Hodler en provenance de Sarajevo, Kunstmuseum d'Olten jusqu'au 11 octobre (ma-sa de 11 h à 17 h), tél. 062/ 212 86 76. Au Museo Carrer de Venise, en février 1999. Le catalogue de l'exposition comporte une très intéressante étude (en français) de la relation Hodler-Jeanne Charles Cerani-Cisic de Jura Brüschweiler, ainsi qu'une biographie du couple Cisic par Azra Begic.