Avec Un trait de l'esprit, sa première pièce, Margaret Edson, institutrice d'Atlanta, a conquis le public américain, les jurés du Prix Pulitzer et Jeanne Moreau qui en fait la matière de sa première mise en scène à découvrir actuellement au Théâtre de Vidy à Lausanne. A l'origine de ce succès, il y a une idée simple, implacable d'efficacité dramaturgique et émotionnelle. L'idée en question tient dans le personnage central de la pièce, Vivian Bearing.

Vivian Bearing vient d'avoir 40 ans et enseigne la poésie métaphysique à l'université. Elle est le type même de professeur qui marque des générations d'étudiants. On l'imagine sans peine faisant virevolter les vers de John Donne, poète anglais du XVIIe, devant un amphithéâtre subjugué. Force de l'esprit, comme on dit force de la nature, elle supporte peu la médiocrité, terrorise donc volontiers les tièdes et les mous, traque l'éclat spirituel comme d'autres celui de l'or et savoure son succès académique avec délectation, tous crocs dehors. L'idée de Margaret Edson est de placer cette femme-là, avec ce tempérament bien précis, dans une situation limite: la découverte d'un cancer des ovaires au stade terminal.

Avec une telle confrontation comme point de départ– l'éminente intellectuelle face à la maladie meurtrière – Margaret Edson déploie deux questionnements avec l'aisance du joueur d'échecs dans un jour faste: qui suis-je face aux médecins? qui suis-je face à la mort? Deux questions qui brûlent d'un feu particulier aujourd'hui. La première est à l'origine d'une prise de conscience sans précédent en Europe et en France en particulier. Sous la pression de nombreuses associations de malades, le Ministère français de la santé a organisé l'an dernier des Etats généraux où les patients ont pu, pour la première fois à cette échelle, interpeller les médecins et surtout prendre la parole pour exprimer leur droit à la connaissance et à la reconnaissance. Quand au questionnement sur la mort, l'Occident ne s'est jamais autant attelé à l'escamoter. La Camarde, en attendant, rit sous cape.

Sur la scène du Théâtre de Vidy, l'espace (conçu par Philippe Miesch et Pascal Merat) dit d'emblée l'hôpital, par sa blancheur, par son silence, par son vide. Seul le mobilier métallique et aseptisé tournoie dans un ballet précis et figure les déplacements de la malade de sa chambre aux salles d'échographie et vice-versa. Margaret Edson a travaillé dans un centre de recherche contre le SIDA et le cancer. Elle tient donc à la crédibilité médicale de son récit. Jeanne Moreau a respecté ces directives au moindre pied-à-perfusion. Ce réalisme va ici de soi et n'étouffe en rien le propos.

Ludmila Mikael, longtemps reine de la Comédie française, inoubliable dans Le soulier de satin de Paul Claudel dans la version d'Antoine Vitez, incarne Vivian Bearing. Dès les premières secondes, la casquette de base-ball rouge vissée sur son crâne rendu lisse par la chimiothérapie, les yeux brûlants grands ouverts sur son sort, l'ironie à fleur de lèvres, la comédienne accroche le public et le tient à bras-le-corps jusqu'au noir final. On suit son personnage dans sa rage de rester sujet de sa vie alors qu'elle est devenue objet de recherche dans les mains des médecins. Elle s'acharne à dire Je, répète de façon pathétique qu'elle est professeur à chaque interne qui la palpe ou la questionne.

On la suit dans le subterfuge qu'elle imagine pour continuer d'exister et qui rompt du même coup le code réaliste du théâtre: elle s'adresse au public surpris dans son rôle de voyeur. «L'auteur de la pièce ne m'a donné que deux heures à vivre», glisse-t-elle d'entrée de jeu. Vivian Bearing-Ludmila Mikael redevient alors maître du film de sa vie. Pour de faux. Ainsi interpellé, le spectateur est renvoyé à sa propre condition. Qui suis-je quand le corps, malade, dicte sa loi et prend toute la place? Que veut dire être plombier, maçon ou géographe face à la mort?

Quand Vivian se laisse gagner par la peur, elle lance: «J'ai été démasquée». Quel était son masque si ce n'est celui de tous, soûlés par la force de vie? Démasquée, Vivian partage sa limonade, seul liquide qu'elle peut encore boire, avec l'infirmière nunuche. Ce partage-là, en toute fin de vie, a la beauté d'une communion. Si bien que lorsque l'heure du grand saut sonne, le spectateur ému sait qu'elle est partie en bienheureuse.

«Un trait de l'esprit» de Margaret Edson, mise en scène Jeanne Moreau avec Ludmila Mikael.

Théâtre de Vidy-Lausanne, loc. 021/ 619 45 45. Jusqu'au 14 mai.