Interview

Jean-Paul Billon-Bruyat: «Les paléoartistes ont pour vertu de nous bousculer»

Pour le paléontologue, personne ne peut se passer des reconstitutions du passé, mais tout le monde devrait s’habituer à ce qu’elles changent

Jean-Paul Billon-Bruyat est le responsable de la branche paléontologique de la section archéologie et paléontologie de l’Office jurassien de la culture. Ce sont ses services qui ont mené les campagnes de fouilles sur le tracé de l’A16 (la Transjurane), lesquelles ont entre autres permis de mettre au jour de nombreuses empreintes de dinosaures.

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Le Temps: Quelle est l’utilité d’une reconstitution pour un paléontologue?

Jean-Paul Billon-Bruyat: En tant que scientifique, on a un mode de réflexion très cartésien, et ces illustrations ont l’avantage de nous bousculer – la grande force des paléoartistes, c’est qu’ils sont souvent en avance sur leur temps. On peut rappeler le cas d’un dessinateur avisé comme Gregory Paul: il a proposé à la fin des années 1980 des illustrations de théropodes [dinosaures bipèdes, carnivores, ndlr] sous les traits d’animaux véloces, alors qu’à cette époque, peu de paléontologues partageaient l’avis de représentations aussi dynamiques. Mais c’est peu à peu rentré dans leur crâne: les chercheurs se sont rendu compte qu’ils devaient réinterpréter les fossiles à leur disposition. Gregory Paul avait souvent raison et ses travaux ont contribué à populariser cette vision…

– Ces illustrations ont aussi pour vertu de faire connaître vos découvertes au public…

– Une image vaut mille mots. C’est un moyen de diffusion des connaissances qui est irremplaçable. Stephen Jay Gould avait beaucoup réfléchi à tout cela, à l’importance, pour nous, de pouvoir disposer de ces représentations du passé. Il y voyait un travers, celui qu’il nommait «l’inertie culturelle». Un exemple: on a longtemps représenté les sauropodes [les gros dinosaures quadrupèdes, Diplodocus et consorts, ndlr] barbotant dans des marécages parce qu’on les pensait tellement lourds qu’il fallait les plonger dans un liquide pour qu’ils puissent tenir debout.

Mais les paléontologues ont sorti ces animaux de l’eau, et on sait désormais qu’ils étaient parfaitement agiles – c’est une donnée qui est maintenant intégrée par le public. Par contre, on a conservé l’habitude de représenter ces dinosaures avec la queue qui traîne par terre, alors qu’on sait aujourd’hui que ce n’était pas le cas: les vertèbres, les tendons, les muscles qui étaient à la base de la queue permettaient à ces animaux de la tenir érigée.

C’est là que l’inertie culturelle entre en jeu: même si les empreintes de sauropodes que nous avons mises au jour sur le tracé de la Transjurane ne montrent aucune trace de queue, les gens continuent d’imaginer ces animaux autrement qu’ils n’étaient. Mais on ne peut pas leur en vouloir: n’importe laquelle de ces figurines en plastique qu’on achète aux enfants montre les sauropodes avec la queue pendante – il faudra laisser au public le temps de s’habituer.

– Vous dites également souvent que les représentations de la faune disparue ne reflètent pas des «états de la nature». C’est-à-dire?

– Prenez le Jurassique. On est à l’époque des dinosaures, alors on va mettre des reptiles partout, et on va placer dans un même paysage toutes les espèces que l’on connaît et qui ont été trouvées à un endroit donné. Mais allez dans la nature d’aujourd’hui: vous ne trouverez jamais, ni une telle diversité, ni un tel nombre d’animaux, dans un seul lieu et au même moment.

Autre défaut: tous ces animaux doivent absolument être représentés en action. L’illustration paléontologique, ça tourne souvent au paléodrame. Les dinosaures sont régulièrement montrés en train de chasser ou de tuer (alors qu’on sait que les reptiles peuvent passer des jours et des jours sans manger). Par contre, on ne montrera jamais, ou presque, des dinosaures en train de s’accoupler. C’est une question de conventions sociales.

Enfin, on a souvent tendance à ne représenter que des vertébrés – alors qu’ils ne forment qu’une petite portion du vivant. Où sont les invertébrés? Ils sont souvent cachés par une vision de l’évolution qui mène à l’homme, une visée déterministe, et dans laquelle les invertébrés sont réduits au rang de lointain prototype. Mais c’est faux: ils peuplent encore les mers et la terre, ils se sont diversifiés, ils évoluent. Mais on ne les représente pas parce qu’ils ne nous intéressent pas…

– Lorsqu’on reconstitue un animal disparu, est-ce que l’on est tenté de s’appuyer sur ce à quoi ressemblent ses lointains cousins d’aujourd’hui? Quelle est la part de ces procédures analogiques dans le travail de reconstruction?

– Pour les dinosaures carnivores par exemple, on s’est longtemps fondé sur des reptiles actuels – crocodile ou lézard: c’est pour ça qu’on les couvrait d’écailles. Et puis il y a eu une révolution dans les années 1970: en comparant leurs spécificités anatomiques avec le plus vieil oiseau connu, Archaeopteryx, le paléontologue John Ostrom s’est rendu compte que ces dinosaures-là étaient en fait les ancêtres des oiseaux. Et donc aujourd’hui, quand on veut représenter ces animaux, on s’inspire davantage des oiseaux que des crocodiles. Par ailleurs, depuis quelques années, on a tendance à leur mettre des plumes – dont on retrouve de plus en plus d’empreintes fossiles…

– Quelle est la part de subjectivité laissée au dessinateur scientifique dans ces reconstitutions?

– On peut poursuivre sur le même exemple. De quelle couleur étaient ces animaux? Un spécimen d’Anchiornis, un dinosaure à plumes découvert en 2010, présentait des traces de pigments, et on s’est rendu compte, par comparaison avec ceux des oiseaux actuels, que ce dinosaure devait avoir un plumage noir et blanc. Mais en regardant la diversité des teintes qu’offrent les oiseaux aujourd’hui, on se dit qu’il n’est pas impossible que les dinosaures aient présenté une même variété, et que certains aient eu des plumes chatoyantes. C’est là qu’il y a un espace de liberté pour les artistes – car le paléontologue ne peut rien leur opposer.

Ce que fait le paléontologue, c’est aller vers l’illustrateur avec un fossile, quelques croquis, et quelques idées: par exemple, si l’on se rend compte que tel animal est le cousin d’un autre, on peut s’inspirer de ce dernier pour la reconstitution. Mais quand on découvre quelque chose d’inédit, c’est beaucoup plus compliqué. Et c’est là que l’illustrateur doit aussi avoir une sensibilité de naturaliste, et avoir un réel esprit de synthèse. S’il me demande quelle est la conformation de tel ou tel muscle pour donner un rendu réaliste, je ne suis pas toujours capable de lui répondre: même si on peut extrapoler en étudiant les points d’attache d’un tendon sur un os, les muscles restent des parties molles qui ne se conservent pas. L’illustrateur doit donc faire avec son instinct.

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