Portrait

Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser, double Paris

Ils sont tous deux historiens de l’art, se sont connus à l’uni, codirigent depuis 2008 le Centre culturel suisse dans la capitale française, entament leur dernière année. Ensuite? Un projet commun, forcément

Mardi et mercredi, KiKu, groupe romand du courant jazz avant-gardiste, «rugueux et azimuté» selon le critique Olivier Horner, donnait concert au Centre culturel suisse (CCS) de Paris, rejoint par l’Allemand Blixa Bargeld, ex-guitariste de Nick Cave et chanteur du groupe industriel Einstürzende Neubauten. Salle comble chaque soir, 200 personnes dont beaucoup de professionnels de la musique. Ce jeudi, le climat fut moins tempétueux et on chuchota avec l’écrivain du Seeland Matthias Zschokke (Maurice à la poule, chez Zoé) et la Toulonnaise Maylis de Kerangal (Réparer les vivants).

Nous aimons à définir le CCS comme un tremplin et une promotion de la culture suisse sous toutes ses formes

Historiens de l’art, les deux codirecteurs Jean-Paul Felley et Olivier Kaeser, en place depuis fin 2008, auraient donné, selon certains observateurs, une orientation très «arts visuels» au CCS. Ils ne le nient pas parce qu’ils excellent dans ce domaine, mais jugent le constat réducteur. «La preuve ces jours-ci, observez la programmation. Nous aimons à définir le CCS comme un tremplin et une promotion de la culture suisse sous toutes ses formes», arguent-ils. Etonnant couple que l’on peut interviewer sans que l’un coupe la parole à l’autre. Le propos est délesté de toute redondance, on se complète, on rebondit, enchaîne, c’est fluide, bavard aussi, deux passionnés on vous dit.

Leur bureau est tout en longueur. Ils ne font pas face à face mais sont côte à côte. Pas besoin de se regarder. Se comprennent d’un mot ou d’un silence. Ils se sont connus à l’uni, celle de Genève, en 1986. Jean-Paul le Valaisan et Olivier le Genevois partagent le même goût pour l’histoire de l’art, la contemporaine avant tout.

Deux pères

Un premier «père» les rassemble: le professeur Maurice Besset, décédé en 2008, une sommité, qui leur ouvre les yeux et le savoir. «Avant les cours, il nous dressait la liste des expos à voir, nous poussait à aller voir ailleurs, à ne pas être des rats de bibliothèque», rappelle le duo.

Le mentor emmène les étudiants en voyage, Berlin en 1987 par exemple, avant la chute du Mur. Le second «père»: Jean-Christophe Ammann, décédé en 2015. «Le Temps avait fait une double page très émouvante à nos yeux, avec une présentation des 30 ans d’existence du CCS et la disparition de Jean-Christophe Ammann, une part de notre vie tenait là-dedans», se souviennent-ils.

En 1994, ils fondent à Chêne-Bougeries l’association Attitudes, sans argent, sans soutien. Ils veulent travailler avec des œuvres mais aussi les auteurs de ces œuvres, construire des projets avec eux. Ils montent des expos, invitent à des performances, projettent des films. Se déplacent: Zurich, Lyon, Madrid, Budapest, Beyrouth, le Chili. Ils se qualifient de producteurs car ils font tout, de la recherche de fonds à la logistique de base. Jusqu’à faire eux-mêmes à manger lors de certaines expositions pour que le public reste, savoure, prenne le temps de passer et repasser devant les œuvres.

Plus résistants à deux

«Attitudes nous procurait une liberté totale dans la programmation, mais la contrainte financière était pesante», disent-ils. Un peu épuisés à faire tous les métiers. Mais cela consolide l’amitié, renforce les muscles, dilate l’âme. Ils voient plus grand. La place de directeur du CCS à Paris se libère en 2008. Ils postulent.

«La période n’était pas facile, il y avait une direction ad interim et le centre subissait des attaques de divers milieux politiques et culturels.» Rien à perdre, mais ils ont un projet solide. Leur atout: une connaissance pointue des arts, un réseau important, du savoir-faire, une pratique du terrain, des journalistes qui suivent. La faiblesse: être un binôme. Pour Pro Helvetia, la maison mère, un interlocuteur à Paris n’est pas toujours aisé à gérer, alors deux!

Mais le jury apprécie l’argumentaire à deux voix qui en fait n’est qu’une, car la parole de l’un, avant celle de l’autre, semble laisser traîner une virgule, jamais un point. C’est fort, c’est cohérent. Ils insistent: «On ne nous demandera pas: qui fait quoi? Pour ceci je demande à qui? On fera ensemble, pas de prérogatives.»

Du coup, le CCS se voit doté d’une force cumulée qui frôle les 300%, car le temps de travail de chacun va bien au-delà des 100%. «Et nous avons tempéré l’ardeur des politiciens car un duo a une résistance supérieure, quand on écrase la tête de l’un sous l’eau, celle de l’autre ressort», sourient-ils.

Dépoussiérage

Zurich leur donne carte blanche et ils emménagent rue des Francs-Bourgeois, dans l’Hôtel Poussepin, au cœur du Marais, vaste demeure avec cour intérieure qui filtre les bruits du dehors. Dépoussièrent: la bibliothèque désuète se mue en librairie qui met en vente des ouvrages suisses (romans, récits, photos, beaux livres de graphisme, design, archi). Informent: Le Phare, qui sort trois fois par an (10 000 exemplaires), ouvre ses 50 pages à de prestigieux pigistes qui portraitisent les artistes invités par le CCS. Invitent: beaucoup de duos, car la Suisse possède cette particularité de former des couples tant d'architectes que de graphistes et autres plasticiens. Célèbrent: les 30 ans du CCS en 2015 avec une performance finale de Gianni Motti et cet ouvrage monumental de 400 pages titré 30 ans à Paris.

Le 10 octobre 2018, le Franco-Suisse Jean-Marc Diébold, en poste à l’Institut français à Berlin, leur succédera. Que feront-ils? Ils ne savent pas encore. Mais la remise en selle se fera en tandem.


Profil

1963: naissance d’Olivier Kaeser à Genève.

1966: naissance de Jean-Paul Felley à Martigny.

1986: rencontre à l’Uni de Genève.

1994: création d’Attitudes.

2008: sont nommés codirecteurs du Centre culturel suisse à Paris.

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