La matrice du polar TV français

Les premiers épisodes de «Commissaire Moulin», dès 1976, paraissent enfin en DVD. La série eut son air de rendez-vous sécuritaire quasi sarkozyste pour le troupeau de TF1, mais elle a posé des jalons dans la fiction télé hexagonale

Genre: DVD
Qui ? Série créée par Paul Andréota (1976-2008)
Titre: Commissaire Moulin
Chez qui ? INA/Elephant

Cette femme coquette, cliente du salon de beauté de l’amie du commissaire Jean-Paul Moulin, est pétrie par la peur. Une insécurité générale autant que sournoise. Elle s’en explique à Moulin et sa compagne, un soir, pendant un dîner. «C’est venu peu à peu, comme une intoxication lente», raconte-t-elle. Quelques jours plus tard, elle est retrouvée étranglée avec son écharpe dans le Bois de Vincennes. En fait, victime d’un proche…

Ainsi ses auteurs posaient-ils Commissaire Moulin, police judiciaire, série phare de TF1, dans ses premiers temps, en 1976. Ce n’était pas la première série policière française, ni la plus originale. Par la suite, surtout depuis sa reprise en 1989 par l’acteur Yves Rénier après sept ans d’arrêt, certains ont ricané sur la tournure qu’ont pris le personnage et sa série. «L’intoxication lente» était bien à l’œuvre: pour beaucoup de sceptiques, évidemment à gauche, le rendez-vous avec Yves Rénier faisait figure de messe sécuritaire, le soir au coin du feu de la France profonde. Pernault pour la fierté nationale et l’artisanat avec dentier, Moulin pour la frousse des villes, et les moutons de Bouygues étaient bien gardés.

Au reste, avec Johnny Hallyday en vedette invitée, dans sa dernière période, le feuilleton basculait dans un sarkozysme vaguement bling-bling qui l’achevait. Commissaire Moulin s’est clos en 2008, un an après l’accession de Monsieur «Casse-toi pauv’ con» à l’Elysée. Le boulot était fait.

Il y a du vrai, mais cantonner Commissaire Moulin à sa chaîne commanditaire et ses valeurs la réduit injustement. En 1976, Paul Andréota et ses comparses formulent une véritable proposition de télévision, rompant avec la théâtralité des dispositifs de la TV française.

Certes, les premiers Moulin sont encore articulés par séquences figées en décors intérieurs, et étouffants. Bien sûr, au même moment, les Américains font bien plus puissant, par exemple avec Starky et Hutch, laquelle, au-delà des pitreries, pousse loin l’exploration des bas-fonds.

Mais Commissaire Moulin pose un cadre ainsi qu’un personnage. Elle va au-devant d’une France de campagnes et de rivages où, là aussi, on peut trousser d’amusantes histoires de crime. La part de tournages en extérieurs augmente vite, et les scénaristes se sentent obligés d’épaissir le personnage en le baladant sur des terres de sa jeunesse, en Bretagne puis en Normandie. Le meurtre se niche dans les criques ou les fermes à toit bas.

D’une certaine manière touchants, ces épisodes initiaux ont évidemment vieilli. Leur rythme comme leurs manières d’interprétation ont quelque chose de pachydermique. Mais c’est une page d’histoire populaire qui se joue là, et elle a toujours son charme. Le macho borné qu’est Jean-Paul Moulin, flanqué de son dadais de faire-valoir Guyomard (Guy Montagné, ironie tatouée sur le crâne) apparaissent comme des souris stressées, butant sur les limites de la cage télévisuelle pour mieux se dandiner ailleurs.

On expérimente un peu, en recourant à la voix off, en tâtant du fantastique, en captant l’air strident du moment avec les synthétiseurs du compositeur François de Roubaix. On façonne un genre, le polar TV hexagonal, pour le meilleur et le pire. Tirant des filets sur un bateau avec son vieux pote d’enfance, Moulin lance un jour: «Si tu savais comme j’en ai marre des enquêtes, des interrogatoires, des témoins, des suspects, des crimes, des cadavres.» Et le filet fait apparaître un corps. Il y a eu 70 épisodes.