Aux côtés du roi Godard et de son prince Belmondo, il est l’un des derniers symboles de la Nouvelle Vague encore en vie. Et c’est le rôle d’un roi mourant que lui confie Albert Serra. A 72 ans, Jean-Pierre Léaud incarne pour le réalisateur espagnol Louis XIV. Un souverain au crépuscule de sa vie, rongé par la gangrène et attendant alité, entre deux râles et entouré de médecins impuissants, que les ténèbres l’emmènent.

Montrer la mort au travail et en même temps tenter de la sublimer, seul le cinéma en est capable. Offrir un rôle d’agonisant à celui qui ne s’est jamais remis de sa rencontre décisive avec François Truffaut – il a incarné à cinq reprises Antoine Doinel, des Quatre Cents Coups (1959) à L’Amour en fuite (1979) – et de la mort prématurée de celui qui fut à la fois un père spirituel et de substitution, la proposition était, sur le papier déjà, formidable. La présentation à Cannes en mai dernier, mais hors compétition, de La Mort de Louis XIV avait ainsi logiquement excité une bonne partie de la critique. Et ô sublime bonheur, le résultat est à la hauteur des attentes. Le film est vertigineux et, grâce au travail de distribution de la Cinémathèque suisse, il est aujourd’hui visible en Suisse romande.

Un comédien à part

Dans le documentaire Léaud l’unique, réalisé en 2001 par Serge Le Péron, Bertrand Bonello souligne que diriger le comédien français revient à faire deux films en même temps. On réalise le sien, mais on poursuit également un très long-métrage commencé lorsque Truffaut découvrait un gamin de 15 ans et l’emmenait à Cannes pour une projection historique des Quatre Cents Coups qui marquait la naissance publique de la Nouvelle Vague. «Ça ne veut pas dire que les films avec Jean-Pierre sont des documentaires sur lui. C’est plus compliqué et plus intéressant que cela. On fait un autre film de fiction, qui est le film de Jean-Pierre, et auquel on rajoute quelques heures», celui qui a offert à son compatriote un rôle majeur dans Le Pornographe (2001).

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Si Albert Serra a souhaité travailler avec Léaud, c’est forcément pour ce qu’il représente, au-delà de ses talents d’acteur, de cette diction appuyée, de ce jeu volontiers théâtral et exagéré qui en font un comédien à part, qui ne se cache jamais derrière ses personnages. Au sein de ce qu’on se plaît parfois à qualifier de «grande famille du cinéma», le Français n’a pas sa place. Il œuvre dans les marges, dans son propre espace-temps. Jean-Pierre Léaud ne ressemble à personne, si ce n’est à Jean-Pierre Léaud. Dès les premières secondes de La Mort de Louis XIV, le plaisir mêlé de respect que Serra a à filmer le comédien est palpable. Après une brève introduction extérieure, il montre le Roi-Soleil allongé sur un lit qu’il ne quittera plus jusqu’à son dernier souffle. Est-ce la mort d’un certain cinéma qu’il montre? La métaphore semble facile, mais on ne peut s’empêcher d’y songer.

Officiellement, l’agonie de Louis XIV a commencé le 9 août 1715 pour s’achever le 1er septembre. Serra la montre par bribes, de manière impressionniste. En 2013, il imaginait dans Histoire de ma mort, qui lui a valu le Léopard d’or du Festival de Locarno, la rencontre improbable entre Dracula et Casanova. A la fois beau et troublant, le film avait tendance à perdre le spectateur dans les méandres d’une narration parfois confuse, erratique. La Mort de Louis XIV, par son récit en huis clos, distille durant ses 115 minutes une tension qui au contraire ne faiblit jamais. Il y a dans le film, même si on en connaît l’issue, une sorte de suspense à voir ainsi la mort prendre possession d’un corps. Car c’est moins une réflexion sur l’exercice du pouvoir que sur la fin d’un homme de pouvoir qui intéresse au final Serra.

Approche picturale

Au chevet du gisant défilent des courtisans, des ecclésiastiques, des ministres et des médecins. Serra les montre le plus souvent en gros plan, comme il scrute de très près le visage de Louis/Léaud. Dans sa manière de jouer avec les regards et la lumière, le Catalan se fait portraitiste, cadre ses personnages comme Rembrandt ou Vélasquez. Il y a quelque chose de profondément pictural, aussi, dans sa manière de jouer avec le rouge et le noir, les deux couleurs dominantes du film.

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Sous la perruque monumentale du monarque, Léaud semble frêle, comme perdu. La performance du Français, qui a peu de dialogues, n’en est que plus impressionnante. Lorsque, la mâchoire serrée, il refuse de se nourrir, il parvient parfaitement à montrer ce qui reste au Roi-Soleil de force pour prouver que le souverain, le maître de son destin, c’est lui et personne d’autre. Ailleurs, il s’illumine brièvement face à ses chiens ou lorsqu’il croit entendre dans le lointain de la musique; il parvient péniblement à demander un verre d’eau au milieu de la nuit, mais exige que celui-ci soit en cristal; il grimace lorsqu’un médecin lui palpe la jambe, râle souvent, mais se montre soudain lucide lorsqu’il s’agit de brûler des documents de son père. On dit parfois que le diable se cache dans les détails. Ici, c’est le génie de Léaud qui se terre dans ces petits riens.


«La Mort de Louis XIV» (France, Espagne, Portugal, 2016), avec Jean-Pierre Léaud, Patrick d’Assumçao, Marc Susini, Bernard Belin, Jacques Henric, 1h55