Culture

«Ici Jean-Pierre Marielle»

L'acteur sauve «Les Ames grises» d'Yves Angelo, sur les écrans depuis mercredi. Il sort même de sa réserve pour en parler. Un peu. Tentative d'entretien téléphonique.

Sa voix. Dans Les Ames grises, le film funèbre d'Yves Angelo adapté du Renaudot 2003, elle prononce: «Je ne sais pas quoi vous dire. J'ai appris à me méfier des mots.» Elle ne croit pas si bien dire. Car même si ces répliques sont celles de Destinat, sinistre procureur du début du XIXe siècle, elles sortent du corps de Jean-Pierre Marielle, 73 ans, reconnaissable entre mille, si rare, si imposant qu'il inspira même le personnage de Superdupont, le héros camembert du bédéaste Gotlib.

Jean-Pierre Marielle est une raison suffisante pour aller voir un film. Il l'est aussi quand il s'agit de braver le sentiment qu'un entretien avec lui, 100 fois rêvé, suscite: l'intimidation. Pourtant, d'emblée, sa voix chaude enveloppe, rassure. Fausse impression: l'homme demande à être convaincu, dompté, ému. Alors que rien ne le surprend jamais. Sauf les compliments: « – Vous êtes formidable, Jean-Pierre Marielle. – Taisez-vous, sot!»

Le Temps: Vous donnez rarement des entretiens. Pourquoi sortez-vous du bois aujourd'hui? Pour défendre «Les Ames grises»?

Jean-Pierre Marielle: Oh, vous savez, je n'ai plus rien envie de défendre.

-Avez-vous tout de même apprécié de vous voir dans le film?

-Oui. Parce que, d'abord, c'était un personnage de composition.Je préfère ça plutôt que des rôles où il faut allumer une cigarette, mettre les mains dans ses poches et parler naturellement. Ce sont des personnages qui me barbent aujourd'hui.

-Vous dites «personnage de composition», mais depuis «Tous les Matins du monde» d'Alain Corneau, en 1991, vous donnez l'impression d'avoir trouvé une musique interne qui vous ressemble davantage que les rôles de franchouillard que vous jouiez auparavant?

-Je suis infiniment touché par ce que vous me dites. Je suis sur la bonne voie! (Rires.)

-Vous vous êtes souvent décrit comme un acteur-mercenaire. Acteur-instrument vous conviendrait-il aussi?

-Peut-être. Un instrument qui pourrait parfois se révolter.

-Jusqu'à jouer sa propre petite musique?

-Pas du tout! J'essaie au contraire de servir les auteurs le plus que je peux. Non. Non. Moi, je suis un serviteur.

-Ça vient du théâtre?

-C'est possible. J'ai commencé par les choses tout à fait classiques, genre Conservatoire, stagiaire à la Comédie française. J'ai navigué un peu dans toutes les eaux.

-Pensez-vous souvent à ces débuts?

-J'y pense quand je me balade sur la rive gauche, dans le coin de l'Odéon, du quartier Latin, tout ça…

-Et quels sentiments vous reviennent?

-Une attente, comme ça, avant de tout d'un coup voir des choses arriver. Et pouvoir enfin exercer mon art modeste.

-La modestie fait-elle partie de votre manière de pratiquer le métier d'acteur?

-Oui… Il faut bien se dire une chose aussi, c'est que… le temps passe! (Rires.)

-Vous souvenez-vous par exemple de tous les films que vous avez tournés?

-Il y a plein de films dont je me souviens. Et des metteurs en scène. Ce que j'ai pu faire avec Philippe de Broca, avec Georges Lautner. Tout ce cinéma de distraction qu'il y a eu un moment. Je n'ai jamais approché la nouvelle vague, genre Godard, Chabrol, Truffaut. On n'était pas sur le même trottoir.

-La nouvelle vague n'est jamais venue vous chercher?

-Non. Mais ça aurait pu se trouver. Ils ont travaillé en groupe, ce que je comprends aussi. C'était une sorte de troupe. Il y avait Brialy, Cassel, Belmondo, qui sont de mes amis très proches.

-De votre côté, vous avez rencontré Joël Séria. Un cinéaste qu'on ne connaît plus aujourd'hui, hormis pour «Les Galettes de Pont-Aven» en 1975, un de vos rôles marquants.

-Oui, ça a été très bien. Tout le monde connaît Les Galettes. Mais il y a aussi eu Charlie et ses deux nénettes (1973)… J'adore ce film: c'est une œuvre tout à fait épatante. Comme la Lune (1976) aussi, qui était un objet extravagant.

-Que pouvez-vous nous dire de Séria?

-C'était un cinéaste un peu marginal, mais qui possédait une musique à lui. Voilà.

-Dans les années 70, dans «Les Galettes», mais aussi dans des films comme «Dupont-Lajoie» d'Yves Boisset par exemple, vous jouiez souvent ce genre de personnage de franchouillard souvent salace et fort en gueule. Est-ce un personnage que vous interprétiez déjà dans les cabarets de la fin des années 50, lorsque vous partagiez la scène avec Guy Bedos?

A-h! Bedos! On jouait deux joueurs de tennis. Un tennisman très considéré mais un peu sur le déclin, que j'incarnais. Et le jeune qui lui foutait une dérouillée absolument monumentale, c'était Bedos. Le sketch, c'était que le jeune s'excusait de l'avoir battu et l'autre finissait par lui remonter le moral. C'était une très jolie situation. Mon personnage était donc déjà un abruti complet. Sans doute que le cabaret m'a laissé ce goût de la moquerie. Parce que, par ailleurs, au théâtre, je jouais tout sauf des beaufs. J'interprétais Pinter, par exemple.

-Des Français vous en ont-ils voulu d'être si parfait en franchouillard?

-Pas du tout. Pour moi, d'ailleurs, le genre de crétin que je jouais, c'est international. Vous croyez pas?

-Vous donnez l'impression de ne jamais vous être senti enfermé dans un personnage.

-Oh, ben non. Les attentes des autres, ça va comme ça.

-Avez-vous toujours été aussi à l'aise au cinéma que vous semblez l'être aujourd'hui?

-Au début, certainement pas. Il n'y a pas longtemps, j'ai revu le film de Godard, A Bout de souffle, à la télévision. J'ai été complètement ébahi par ce qu'avait réussi à amener Belmondo. Ce qu'il a fait est absolument extraordinaire. Ah, mais formidable! Formidable! Ça n'a rien à voir avec Godard, mais je pense que si Belmondo n'avait pas joué ce rôle, bon ben, A Bout de souffle, on le verrait comme ça, dans les cinémathèques. Mais il n'aurait jamais eu la même aura.

-Qu'est-ce qui vous a empêché d'être aussi à l'aise que Belmondo au cinéma lorsque vous êtes sorti du Conservatoire, lui premier de la volée et vous deuxième?

-J'ai plutôt fait beaucoup de théâtre. Et j'ai commencé à jouer des rôles plus vieux que moi dans des vieux films de comédie. Voilà. Après, j'ai préféré remonter sur scène.

-Votre modestie est un peu contradictoire avec le métier d'acteur, non?

-Non. Puisqu'on m'a demandé de devenir acteur. Au lycée. J'ai commencé à jouer quand j'étais en 3e. Mon professeur de lettres adorait le théâtre. J'ai ensuite joué au Théâtre de Dijon quand j'étais encore lycéen. Et ça s'est fait comme ça. Je suis arrivé à Paris. Je me suis présenté au concours de la rue Blanche: j'ai été pris élève tout de suite.

Je me suis présenté au Conservatoire: j'ai été pris élève tout de suite. Mon père a dit: «Vraiment! Quel métier! C'est d'une facilité extraordinaire!»

-Est-ce un métier d'une facilité extraordinaire?

-Je n'en sais rien. Mais sa remarque me fait encore rire.

-Sur Internet, on peut trouver des pages signées par des gens qui vous adorent et qui disent: «Nous aimons Jean-Pierre Marielle parce qu'il joue faux.»

-Ah! C'est bien! Ah ça, c'est formidable. Je suis ravi. Pour en arriver là, il faut se donner du mal et je m'en suis donné pas mal.

-Avez-vous été tenté par une carrière internationale? Un autre de vos camarades du Conservatoire, Jean Rochefort, est parti très souvent tourner à l'étranger.

-Normal: il est Breton. C'est un grand navigateur! Mais là, je vais en faire un, de rôle. Et dans un film américain: Da Vinci Code. Ils m'ont bien fait rigoler, les Américains. J'ai surtout fait un moulage de mon corps, là-bas en Angleterre. Ça a été un truc absolument insensé. Parce que je joue le tué sous le tableau de la Joconde. J'allais pas rester une journée entière allongé, baignant dans mon sang, sous la Joconde! Alors, dans le film, vous verrez un mec qui me ressemble et il est en plastique. C'est un rôle en plastique.

-Les Américains vous ont impressionné? Ou rien ne vous impressionne?

-Rien.

-Des acteurs parfois, peut-être?

-Non. Mais il y en a que j'admire. Ils ne m'impressionnent pas parce que je ne cherche pas à me mettre à leur niveau. Vous comprenez?

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