Roman

Jean-Pierre Milovanoff raconte 
la solitude de son père, cet exilé

Dans "Le Mariage de Pavel", le romancier nîmois renoue avec le récit familial. 
On retrouve avec bonheur ses mots dilatés 
par le souvenir

Jean-Pierre Milovanoff écrit des romans où les échecs sourient. Il y a du Tchekhov, bien sûr, dans cet art de raconter les naufrages de l'existence sans en oublier les étés, les amours, les robes, les espoirs. Romancier du délicat, capable d'étreindre la fuite du temps dans une flaque de pluie ou la lumière d'un regard, ses livres, une vingtaine depuis ses débuts en 1970, attirent des lecteurs fidèles, aimants.

Après La Splendeur d'Antonia , en 2006, (prix France Culture), après Le Maître des paons (prix Goncourt des lycéens 1997), L'Offrande sauvage (Prix des libraires 1999), « Terreur grande » en 2009, Jean-Pierre Milovanoff, fils d'un Russe et d'une Française du sud, revient aujourd'hui au récit biographique avec « Le Mariage de Pavel ».

Ce récit fait écho à un autre, Russe blanc paru en 1995, première tentative d'atteindre par delà le temps ce père, Pavel, né en Russie en 1909 dans une famille de commerçants aisés qui a fuit son pays à 15 ans en pleine guerre civile. Russe blanc était centré sur le père. Le Mariage de Pavel ouvre la focale et intègre les autres personnages principaux d'une cellule familiale un peu différente qui est à la source de la vocation d'écrivain de Jean-Pierre Milovanoff. On découvre la grand-mère et surtout le couple fusionnel formé par Renata et Odine, mère et tante de l'auteur. Les deux sœurs s'étaient soudées à l'adolescence et n'envisageaient pas un instant de vivre séparées l'une de l'autre. En épouser une, c'était épouser l'autre.

On ne saura rien du mariage à proprement dit entre Pavel et Renata. La cérémonie elle-même n'est pas évoquée, point aveugle qui renvoie au mystère de Pavel, au mystère de toute vie. Le mariage ici désigne la vie de tous les jours tels qu'ils s'écoulaient dans la belle demeure nîmoise entourée de platanes sous les yeux de Jean-Pierre Milovanoff enfant puis adolescent. L'auteur ne cherche pas à faire la lumière ou à éclairer le point aveugle de la vie de son père, c'est-à-dire son acceptation d'être un étranger jusque dans sa maison, respecté mais tenu à l'écart par le couple formé par les deux sœurs.

Pour épouser son physicien russe, Renata, institutrice aux chemises sages, a bravé sa famille française et xénophobe bon teint. Plus important était qu'Odine, danseuse et chorégraphe fantasque, accepte aussi le fiancé. Elle a dit d'accord en s'installant derechef avec le couple. Puis en faisant une guerre systématique aux origines russes de Pavel, «du jour où je me suis marié, elle saisi toutes les occasions de manifester publiquement son dégoût du monde slave », comme le raconte le père à son fils au fil du récit.

Le roman s'ouvre sur l'écrivain qui retourne dans la maison de son enfance alors qu'elle est mise en vente. Cette ouverture, toute simple, impose d'emblée cette dilatation des mots qui apparaissent comme gonflés des émotions tues. Laissant venir les souvenirs, Jean-Pierre Milovanoff invite le lecteur dans l'intimité familiale et dans la sienne propre, adolescent en colère contre cette tante Odine qui occupe tant de place, contre la mise à l'écart du père et delà de la culture et de la langue russe.

Dans une interview au Midi Libre, le romancier explique qu'il n'aurait pas pu écrire ce livre du vivant de sa mère. Il parvient ici à montrer la fusion pathologique entre sa mère et sa tante sans se départir d'une constante tendresse. Et il donne la parole à Pavel, lui redonnant au passage son prénom russe alors qu'il était devenu Paul pour sa famille française.

Et, un soir d'été, sous les platanes du parc familial, se sachant condamné par la maladie alors qu'il n'a pas soixante ans, Pavel va raconter ses années russes à un fils alors tout à l'impatience de son adolescence. On comprend que l'écrivain étire cette confession paternelle, la dilate pour qu'elle se gorge de toute l'épaisseur des non-dits.

Le récit du père, de l'enfance dans une Russie qui « était encore celle de Gogol et de Tourguenieff » à sa vie en France, occupe les deux tiers du livre. Et c'est bien le « sentiment d'exil », ressenti physiquement, qui en constitue l'ombre cachée, douloureuse et riche à la fois. 

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