Depuis trente ans, Jean-Pierre Rochat se lève tôt. Au tout début de l’aube pour être précis. Au moment où la ferme est encore calme. Avant que les bêtes (chèvres, vaches, chevaux) se fassent entendre. Dans son petit bureau tapissé de livres, à Vauffelin, dans le Jura bernois, Jean-Pierre Rochat écrit. Huit livres ou recueils ont déjà paru, des nouvelles féroces, ensorcelantes comme des contes, sur la difficile rencontre entre plaine et montagne, sur la haine ordinaire au bistrot du village, sur l’amour à l’heure où la rosée s’évapore. Une fois l’aube passée, l’écrivain range ses cahiers et bascule dans son autre vie. Jusqu’au soir, il sera paysan.

Son dernier livre, L’Ecrivain suisse allemand (Editions d’Autre Part) paru cet hiver, est son premier roman. Il vient de recevoir le Prix Dentan, qui compte parmi les plus prestigieuses distinctions littéraires de Suisse romande. Créé en 1985 à la mémoire de Michel Dentan (1926-1984), professeur de littérature à l’Université de Lausanne, critique hors pair, ce prix s’est imposé rapidement comme le «baromètre de la littérature romande». De Jean-Marc Lovay (en 1985 pour Le Convoi du colonel Fürst) à Douna Loup pour L’Embrasure et Alexandre Friederich pour Ogrorog en 2011, le Prix Dentan est à l’affût des voix fortes et originales. En 2012, le prix n’a pas été remis faute d’accord entre les jurés. En 2013, L’Ecrivain suisse allemand l’a reçu à la quasi-unanimité.

Le bruit du tracteur tonne à l’autre bout de la ligne. Jean-Pierre Rochat coupe le contact. Sa voix passe, joyeuse. «C’est une reconnaissance évidemment. Surtout quand on est paysan.» Cette double vie, paysan et écrivain, il l’a voulue tout de suite. Enfant, il ne voyait pas le problème à marier ces deux mondes. Bien au contraire. Il aimait les deux. D’un grand-père fou de bêtes et de nature mais devenu horloger par nécessité, il tient la passion pour la ferme et la montagne. L’écriture s’est révélée à l’école. Il s’est aperçu qu’il lui était bien plus facile d’écrire ce qu’il avait envie plutôt que de suivre les sujets imposés. Très vite, il a empilé les cahiers et les carnets de notes.

En mai 1968, il a 15 ans. A 17 ans, il prend le maquis en devenant berger dans le Haut-Jura bernois. Son premier livre, Berger sans étoiles, est le fruit de cette solitude à l’air libre. Paru en 1984, le livre s’impose comme une magnifique entrée en littérature. Trente ans plus tard, le style, ample comme un paysage alpestre, conserve sa charge poétique.

Suivront notamment Hécatombe. Nouvelles bucoliques (Prix de littérature du canton de Berne 1999), un recueil de nouvelles, puis Sous les draps du lac (2001) et Mon Livre de chevet empoisonné (2006), deux recueils de versets sur les fantasmagories amoureuses et le métier d’écrire.

Chacun de ces recueils était une tentative de roman, explique sans détour Jean-Pierre Rochat. «Est-ce que j’ai une histoire à raconter?» lance le paysan du livre, question qui a hanté longtemps l’auteur devant la difficulté à «attraper» ce premier roman. Le narrateur de L’Ecrivain suisse allemand est donc un paysan qui a reçu longtemps la visite d’un écrivain alémanique, star des lettres, beau, aimé des femmes, libre comme l’air et fasciné par la terre et les paysans. Le roman s’ouvre à la mort de l’écrivain suisse allemand. Le paysan remonte alors le cours de cette amitié paradoxale entre l’écrivain nomade et le paysan rivé à sa terre; entre la star et le modeste (qui jalouse et qui enrage aussi); le causeur et le taiseux. Le monologue du paysan attrape les paysages, sensuels, coupants. Il ne cesse de vouloir mettre des mots sur ce qui le fait rester accroché à sa montagne, à sa beauté, à cette transcendance qui le dépasse. Il n’y parvient pas, croit-il. Le lecteur aimerait lui dire qu’il y parvient, oui, il y parvient.

Le bruit du tracteur tonne à l’autre bout de la ligne. Jean-Pierre Rochat coupe le contact