Théâtre

Jean-Quentin Châtelain, barbare magnifique dans «C’est la vie»

L’acteur traverse à train d’enfer et en musique un texte de l’Autrichien Peter Turrini, confession sauvage d’un artiste,à l’affiche du Théâtre Saint-Gervais à Genève

A corps perdu. L’expression est souvent galvaudée. Elle s’applique à Jean-Quentin Châtelain. Au Théâtre Saint-Gervais à Genève, l’acteur suisse habite C’est la vie de Peter Turrini. Il en éprouve la saccade, il en savoure la méchanceté, il en fait jaillir les saillies. Il est formidable au sens premier du terme: admirable jusqu’à l’effroi, excessif jusqu’à la faute de goût. Cette intensité, le soir de la première, éclipse ce que la mise en scène du Français Claude Brozzoni a de discutable, voire de malheureux: une propension à l’imagerie via une vidéo qui crépite par intermittence sur un écran; un accompagnement musical souvent inspirant, parfois, hélas, plombant, lorsqu’il pèse de tout son poids sur un texte qui n’en manque pas.

Des bottes d’ogre dans une chapelle. C’est ce que les musiciens Grégory Dargent – à la guitare – et Claude Gomez – au clavier – créent comme atmosphère dans un prélude languissant. Serait-ce alors une ombre qui se dessine au fond de la scène? Jean-Quentin Châtelain entre en lice comme on sort d’une nuit de noces arrosée, pieds nus, complet gris de commis-voyageur, bretelles de bâfreur. Il colle une barbe à la Ferdinand Hodler contre un micro sur pied. Son art? Vous regarder dans les yeux, enraciné mais en bordure de tout. Sa politesse inaugurale caresse et coupe dans un même souffle: «Bonsoir. Moi, ça va très très très très bien. Et vous, comment allez-vous?» Dans sa bouche bientôt, toute une vie, celle de l’écrivain autrichien Peter Turrini, ce fils d’un menuisier italien installé en Carinthie.

Jean-Quentin Châtelain, on l’a souvent aimé en solitaire. On s’est laissé prendre naguère par le vagabondage de Premier amour de Samuel Beckett; aspirer par celui farceur de Gros Câlin de Romain Gary; égratigner par les roses saignantes de Bourlinguer de Blaise Cendrars. On pense le connaître. Et on le découvre, endiablé jusqu’au chant par le rock à l’allemande de Grégory Dargent et Claude Gomez, vif dans la pente, lui qui aime musarder. Ecoutez sa prière. Mais, non, c’est une rage d’enfant ingrat. La voix de Satan, soudain. Il raconte le petit garçon qui dort avec son frère dans la chambre des parents, les cris d’amour du matelas d’à côté qui sont ceux d’un égorgement. Il recrache les bastonnades de l’école. Et puis un premier baiser qui est déjà un deuil. A 15 ans, on est avide d’étreintes. Il s’épanche au grenier: sur la page, fusent ses premières pièces, le fruit suave d’une absence.

Le sortilège ici, c’est moins le texte – commandé par Claude Brozzoni à Peter Turrini – que la démesure hugolienne de l’acteur, chahuté jusqu’à la transe par ses comparses musiciens. Réserve ici: cette traversée est trop intègre pour supporter l’anecdote. Pourquoi coller des images tantôt littérales, tantôt platement métaphoriques, sur la partition? Le feu court ailleurs, dans cette leçon de l’adolescence par exemple: «Ma méthode fondamentale, à savoir que j’ai besoin de mon imagination pour exister, est restée.» Tout Jean-Quentin Châtelain, on le jurerait, se love dans cet aveu.

C’est la vie, Genève, Théâtre Saint-Gervais, jusqu’au 13 février; rens. 022/908 20 00 et www.saintgervais.ch/; rencontre avec Peter Turrini samedi 6, après la représentation.

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