Le point de départ n’est pas très gros. Rose, luisant, il gît sur une balance, dans un laboratoire. Il ressemble à un poulet cru sculpté dans du corned-beef. Ce triste mollusque désincarcéré, c’est un cerveau humain. Il ne paie pas de mine, mais il contient 70 milliards de neurones et constitue l’un des plus grands prodiges de l’univers connu.

On avait laissé Jean-Stéphane Bron sur les marches de l’Opéra de Paris, dont il avait observé les mécanismes complexes des caves aux combles, des machinistes aux divas (L’Opéra de Paris, 2017). Avec The Brain – Cinq nouvelles du cerveau, le réalisateur vaudois s’attaque à un autre monstre sublime, l’encéphale humain, qui a permis au singe glabre de devenir (provisoirement) le roi de la création. En compagnie de quelques sommités des neurosciences, il décrypte les mystères de cette noix molle subtilement circonvolutée, évoque son apothéose en intelligence artificielle et son crépuscule probable.

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Robot amoureux

Alexandre Pouget et son fils Hadrien concentrent leurs recherches sur la prise de décision: comment un réseau de neurones peut-il prendre des décisions bénignes (fromage ou dessert) ou capitales (libertés individuelles ou confinement sanitaire)? Sachant que chaque mécanisme repéré dans le cerveau peut être reproduit, l’avènement de l’intelligence artificielle semble inexorable même si une forme de «loyauté envers l’humanité» persiste.

A Seattle, Christof Koch se spécialise dans les recherches touchant la conscience. Il a discuté avec le dalaï-lama, mais ne peut concevoir d’esprit sans support physique. Il révise même d’antiques sentiments: ce n’est pas «je t’aime de tout mon cœur» qu’il faudrait dire, mais «je t’aime de tout mon hypothalamus». Quant à son chien aux yeux plein d’amour, atteint d’un cancer incurable, il ignore qu’il arrive au terme de son existence.

Niels Birbaumer développe des interfaces entre le cerveau et l’ordinateur permettant à des personnes atteintes du locked-in syndrome – un état de paralysie complète – de communiquer ou à un petit singe d’animer par la pensée un bras mécanique. Professeur de psychologie à Genève, adepte de la phénoménologie de l’esprit, David Rudrauf met en scène des cybervaudevilles dans lesquels un petit robot amoureux d’un cube est amené à s’intéresser au cube d’un autre petit robot. Pendant ce temps, le psychiatre Serge Tisseron adopte un cyberchien pour observer les liens affectifs susceptibles de se nouer entre êtres humains et robots. Il prédit une prochaine hybridation des êtres synthétiques et biologiques.

Main préhistorique

Professeure à l’EPFL, à Lausanne, Aude Billard étudie en compagnie de jeunes horlogers ce merveilleux complément de l’encéphale qu’est la main humaine avec son pouce opposable et ses 22 degrés de liberté: une paluche mécanique au bout d’une sorte de boa coudé peine à égaler son modèle de chair et d’os quand il s’agit de ramasser une brique de jus d’orange. La scientifique pose une question d’ordre presque théologique: «Si une machine peut avoir de l’aide d’une autre machine, pourquoi retournerait-elle vers l’être humain?»

Alliant biologie, psychologie, informatique et métaphysique, le thème de The Brain est passionnant, vertigineux. Son immensité et sa complexité marquent les limites d’un film abordant des domaines dont chacun pourrait faire l’objet d’une thèse, de dix œuvres de science-fiction et d’autant d’essais philosophiques. Que le cerveau se prenne pour objet de réflexion, c’est comme essayer de se mordre les dents.

En une heure quarante-cinq, Jean-Stéphane Bron est condamné à rester en surface. Le spectateur en voudrait plus, même s’il sort lessivé par le logos des chercheurs, exprimé en quatre langues. Peut-être aurait-il fallu moins de discours savants et plus d’éléments visuels. Entendre davantage le grésillement électrique des dendrites, mieux percevoir le feu dans les équations, contempler plus longtemps la tendresse dans les yeux du chien poilu et les facéties programmées de son cybercongénère glabre. Au dernier plan, l’empreinte d’une main préhistorique sur la paroi d’une caverne, celle-là même qui peut-être lança un os vers les étoiles, remet l’imaginaire en effervescence.