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Jean-Yves Cavin, photographié sous la tente en construction le20.03.2017.
© © David Wagnières

Grande interview

Jean-Yves Cavin: «Le Cully Jazz Festival est un véritable écosystème»

Le Vaudois s'apprête à vivre son deuxième festival en tant que directeur artistique en charge de la programmation. Chaque fois, il se mue durant neuf jours, avec le reste de la direction, en patron d'une grosse PME. Rémunérations, organisation, choix artistiques: il dit tout

Le Temps: Vous avez vécu l’an dernier votre premier festival en tant que directeur artistique. Une expérience stressante?

Jean-Yves Cavin: Je suis au comité du Cully Jazz depuis 2006, donc je voyais bien comment la manifestation fonctionnait. Notre stress, avec Guillaume Potterat, qui est codirecteur, se situait plutôt du côté de nos décisions, qu’on espérait bonnes, car pour la première fois on était au bout de la chaîne. Sinon, pendant le festival, on n’est rien du tout. Nous sommes entre 500 et 600 personnes à travailler sur l’ensemble du festival, et au final on ne maîtrise rien, car tout le monde sait ce qu’il à faire. Notre mission consiste surtout à représenter le festival, à voir des gens, à parler, parler et parler. Je ne m’attendais d’ailleurs pas à devoir faire autant de représentation.

– Mais aujourd’hui, un festival ne peut fonctionner sans ses événements VIP?

– Absolument, un festival, c’est une collection de micro-événements dans un gros événement. Tout d’un coup, vous passez une porte et vous voyez qu’il se passe quelque chose dont vous n’aviez jamais entendu parler, alors que vous connaissez le festival depuis vingt ans. Un festival, c’est un véritable écosystème qui fonctionne parce que chacun voit la direction générale vers laquelle il faut aller. Du coup, tout fonctionne sans qu’il y ait besoin d’avoir une hiérarchie pyramidale hyper-stricte.

– Lors de votre nomination en 2015, vous a-t-on confié un mandat précis autre qu’assurer une certaine continuité?

– Formellement, le Cully Jazz est une association à but non lucratif. La direction est bénévole, comme la majorité du staff, à l’exception du bureau des monteurs et de l’équipe technique. Le bureau est constitué de deux salariés à l’année: une secrétaire générale à 70% et un administrateur à 20%, puis il monte à une dizaine de personnes à l'approche du festival. L’organe suprême, qui assume la responsabilité du festival, est donc l’assemblée générale des membres de l’association. Nos statuts prévoient que c’est elle qui élit la direction et valide les comptes. Le reste est laissé à ladite direction, qui doit en gros faire en sorte que ça marche. A Guillaume et moi, avec le reste de la direction, de prendre les décisions qui nous semblent bonnes et de donner les impulsions nécessaires à la pérennité de la manifestation, avec comme but final l’équilibre financier. Nous n’avons aucun mandat précis, nous prenons les décisions, au niveau de la programmation, des infrastructures et des aménagements, qui nous semblent les meilleures.

– Le festival vit cette année sa 35e édition. Quels sont, en 2017, les grands défis qui attendent le Cully Jazz?

Il y a en a beaucoup. Tout d’abord, faire en sorte que notre organisation particulière continue de fonctionner est déjà un défi de tous les jours, d’autant plus avec une telle part de bénévolat. Mais pour moi, le premier des défis reste de continuer à intéresser les gens au jazz, ce terme un peu fourre-tout dans lequel chacun met des choses positives et négatives. De notre côté, on essaie de véhiculer un message simple: sortez et venez découvrir les musiques qui se font maintenant, et comment elles se font.

– Le festival a toujours misé sur un équilibre entre têtes d’affiche et découvertes. A l’heure de la démultiplication de l’offre culturelle, n’est-ce pas de plus en plus difficile d’attirer ces têtes d’affiche qui vous assurent la visibilité nécessaire à la pérennité de la manifestation?

– On a plusieurs chances. La première, c’est qu’on est en Suisse, avec un coût de la vie qui n’est pas le même qu’ailleurs en Europe. On peut par exemple aligner des cachets qui sont plus élevés qu’en France, simplement parce que les gens peuvent payer plus pour voir le même spectacle, parce qu’ils gagnent plus d’argent. La principale difficulté, par contre, est l’explosion des possibles, liée notamment à l’arrivée du streaming; les gens ne se reconnaissent plus forcément dans un seul style, et dès lors ne suivent plus nécessairement de manière stable les leaders d’opinion que peuvent être les festivals. A nous de défendre une ligne sans être prosélyte et se dire qu’il faut proposer tel genre de jazz parce qu’on pense que c’est bien.

– Est-ce un atout d’être le premier festival de la saison, ou au contraire subissez-vous du coup la concurrence des clubs?

– Ma vie de programmateur serait beaucoup plus facile si on était en mai, car il y a beaucoup plus d’artistes qui tournent à ce moment. Mais sinon, nous avons le gros avantage de n’avoir pratiquement aucune concurrence: en avril, nous sommes un des festivals de jazz les plus importants d’Europe. On arrive ainsi souvent à faire monter des tournées; certains artistes profitent d'une offre de Cully pour chercher d’autres dates en Europe. Quant aux clubs, on peut aisément rivaliser parce que nos cachets sont plus élevés. Les très grosses têtes d’affiche ne se déplacent par contre pas pour une seule date à Cully, alors qu’elles le font facilement pour Montreux.

– La hausse des cachets dont on parle chaque année se poursuit-elle?

– C’est très difficile de comparer des cachets d’une année à l’autre sur des artistes qui sont différents. Et même pour les mêmes artistes ça n’a pas de sens. Prenez Avishai Cohen, qui joue cette année deux fois. Il était moins cher en 2011 parce qu’il n'avait pas la même notoriété. Là, il fait un double «sold out», c’est donc normal qu’il soit plus cher. Mais de toute manière, on reste limité par notre capacité d’accueil. On sait qu’en vendant tous les billets on peut faire tel chiffre d’affaire, on a donc fixé des cachets maximums, il n’y a pas plus de négociation que ça.

– Quel est votre budget et la part que vous consacrez aux cachets?

–On est à un peu plus de deux millions. Il y a eu une progression assez forte jusqu’en 2013, et depuis c’est assez stable. Là-dessus, l’artistique, avec les cachets et les frais techniques, constitue entre le quart et le tiers du du budget, et est couvert par les recettes de la billetterie. Sinon, 15% est assuré par les subventions que nous recevons de la commune, du canton, de la Loterie Romande, de Pro Helvetia et de plusieurs fondations de droit privé; tout le reste, c’est de l’autofinancement, avec la moitié du budget issu des recettes des bars et stands de nourriture. Quand nous avons repris avec Guillaume la manifestation, les finances étaient très saines, avec un bon bas de laine en cas de coup dur et des partenariats bien établis, en marge d’une réputation incroyable dans le milieu.

– Si vous deviez changer quelque chose au festival, ce serait quoi? Vous avez un rêve secret?

– Je n’ai pas de rêve concret, mais la place du jazz dans les musiques actuelles et la façon dont en en parle me travaille beaucoup. Je discute beaucoup de cela, comme de la place de de la musique dans les médias. L’autre point qui me préoccupe, c’est l’organisation générale du festival. Avec la direction, nous sommes les patrons d’une grosse PME, avec des besoins et des réflexions propres à toutes les entreprises, sauf que concrètement, nous ne fonctionnons que neuf jours par année. Je pense beaucoup à la meilleure manière de diriger cela.

A lire: Le défi feutré d’Avishai le sage

– En marge de l’offre musicale, il y a la fête populaire, avec un public qui vient boire un verre et éventuellement voir un concert dans un des caveaux de la ville…

– Un festival, c’est avant tout une fête de la musique. Mais l’organiser à Bourg-en-Lavaux signifie que c’est également une fête du vin, avec des vignerons qui sont heureux de voir autant de monde venir à Cully et goûter leurs produits. Pour nous, c’est important d’être une vitrine pour les vins du Lavaux, car on profite aussi du label Patrimoine mondial de l’Unesco. Les gens viennent pour la musique et le vin je pense. L’impact économique du Cully Jazz est colossal. En 2006, une étude universitaire considérait que les festivals rapportent en moyenne à leur région le double de leur budget de fonctionnement. En discutant avec des restaurateurs, on sait par exemple qu’avril est leur plus gros mois. Et en neuf jours, on vend dans les 10’000 bouteilles de vin; pour les vignerons c’est énorme, on ne trouve ça dans aucune autre manifestation.

– Quelles sont les qualités d’un bon programmateur? Etre à la fois mélomane et bon négociateur?

– Je pense que si vous avez fait de la musique dans votre vie, c’est plus facile de juger comment les autres font de la musique. C’est difficile d’être programmateur sans être musicien. Je ne pense pas que cela soit un talent, mais il faut aussi être prêt à donner une valeur à la musique, et pas tout le monde a envie de le faire. Il faut avoir une position et la tenir, être capable de regarder un artiste dans les yeux et lui dire qu’il vaut 3000, 5000 ou 15’0000 francs. Ce n’est de loin pas facile, mais ce n’est pas une compétence, plutôt une posture. C’est pour cela que c’est plus pratique de discuter avec des agents, parce que du coup il n’y pas d’émotionnel, ça reste du pur business. Ce sont des intermédiaires qui coûtent de l’argent à tout le monde, aux musiciens comme aux promoteurs, mais qui rendent les échanges plus faciles.

– Vous évoquez de l’importance d’être musicien. Quel est votre parcours?

– J’ai fait beaucoup de choses, aussi bien du piano que de la guitare et de la musique électronique. Mais aussi du saxophone, avec un prof qui me faisait répéter les standards du jazz, ce qui m’a donné une certaine culture. J’ai commencé la musique vers 7 ans, avant de me mettre au saxophone vers 12 ans. J’ai ainsi de vieux souvenirs d’albums jazz que j’écoutais, comme j’ai de vieux souvenirs de disques rock ou hip-hop.

– Cette envie de faire du saxophone est venue de vos parents, qui étaient férus de jazz?

– A l’époque, on disait que c’était bien pour les enfants de faire de la musique et du sport. J’ai ainsi fait beaucoup de tennis, en même temps que du solfège et du piano. Quand j’en ai eu marre du piano et que mes parents m’ont proposé de choisir n’importe quel autre instrument, j’ai alors proposé le saxophone, mais je serais incapable de vous dire pourquoi. Mes parents n’écoutaient pas de jazz en tout cas, mon père étant plutôt fan de Santana. Par contre, il m’achetait souvent des disques qu’il n’écoutait pas lui-même mais qui lui semblaient importants, comme le «Kind of Blues» de Miles Davis, que je connais par cœur, ou les «Concertos brandebourgeois» de Bach.

– Vous avez une culture musicale large, alors que parfois les amateurs de jazz sont des puristes cultivant un esprit de chapelle…

– C’est à mon avis mieux d’être ouvert, mais après chacun est libre d’écouter ce qu’il veut et d’aller voir les concerts qu’il souhaite. La plupart des musiciens ne sont d’ailleurs pas des puristes, ils ont tendance à aller voir ailleurs. Je discutais par exemple lors du dernier festival avec Maxence Sibille, un jeune batteur de jazz qui joue dans plusieurs groupes, et il me disait qu’il était fan de métal, qu’il en écoutait beaucoup. Ça se comprend parce qu’il est batteur et que les batteurs de métal sont en général impressionnants. On a véhiculé l’image de musiciens puristes, mais je pense que dans le jazz plus encore qu’ailleurs, la notion de catégories n’a aucune pertinence.

– Vous avez commencé à travailler comme bénévole à 18 ans. Une étape incontournable quand on vit à Cully?

– Effectivement, quand on habite Cully, la vie est plus drôle quand on est bénévole au festival. Sinon on reste en dehors de tout. J’avais vu mes premiers concerts de jazz assez jeune, et me suis toujours dit que j’avais envie de faire partie de cela. Mais j’ai dû attendre d’être majeur, et depuis je n’ai jamais arrêté. Après avoir servi des bières, je suis d’abord rentré au comité, avant de faire de la programmation pour le festival off, puis de m’occuper du Next Step avec Carine Zuber, la directrice artistique que j’ai ensuite remplacée. L’organisation du festival offre la chance de pouvoir essayer et avancer, pour autant qu’on soit prêt à donner de la passion et de l’énergie. Carine et Benoît Frund, l'ancien président, ne seraient jamais partis si Guillaume et moi n’avions pas été prêts à les remplacer. C’est l’essence même de la culture associative que de s’assurer que ce qu’on a mis en place va continuer.

– Vous travaillez en marge de votre investissement à Cully dans une agence de communication, et êtes père de trois enfant. Vous avez encore du temps pour vous?

– J’ai voulu me présenter au conseil communal, mais ma femme m’a dit qu’il fallait quand même que je commence à choisir… Disons que j’aurais effectivement de la peine à encore rajouter des activités, mais je m’en sors. Je travaille à 80%, avec des patrons extrêmement compréhensifs qui me laissent une grande liberté vu qu’en contre-partie je leur apporte de l’expérience. Le Cully Jazz m’occupe sur une moyenne annuelle de 20%.

Cully Jazz Festival, du 31 mars au 8 avril.


Questionnaire de Proust

Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie, qu’est-ce que ce serait?

Je suis trop jeune pour avoir des regrets, et j’espère que je le resterai toujours.

L’application la plus précieuse de votre smartphone?

L’appareil photo, que j’utilise surtout pour mes enfants.

Trois adjectifs pour vous qualifier?

Je pense être réfléchi, j’ai d’ailleurs un master en philosophie. Je dirais aussi calme et drôle, en tout j’essaie de l’être le plus possible.

Le talent que vous n’aurez jamais?

Je ne parlerai jamais très bien une langue étrangère, alors que j’aimerais bien. Ma femme est bilingue, ce qui me fascine.

Votre meilleur remède à un coup de cafard?

Penser à mes enfants.

Une activité pour le dimanche après-midi?

M’occuper du potager, j’adore ça.

Un livre que vous avez dévoré?

Je me souviens avoir lu d’une traite un bouquin sur le management, «Reinventing Organizations», dont j’avais d’ailleurs entendu parler dans «Le Temps». Par contre je me souviens d’avoir été marqué par le niveau de français du «Rivage des Syrtes», de Julien Gracq, mais sans n’avoir jamais réussi à le finir.

Un disque de chevet?

Il y en a tellement, car je ne suis pas fétichiste. Mais le «Kind of Blue» de Miles Davis est l’un des disques que je dois avoir le plus écouté, comme «L’Ecole du micro d’argent» de IAM, dont je viens de réaliser qu’il avait vingt ans, et qu’à l’époque je connaissais quasiment par cœur.

Un concert inoubliable?

Un concert peut être inoubliable pour tellement de raisons… En 2011, Selah Sue est l’une des premières artistes que j’ai programmées sur une scène du festival in. Elle était au début de sa carrière et son concert fut un triomphe, mais à la fin elle a refusé de faire un rappel, et c’est moi qui ai dû monter sur la scène pour l’annoncer, sous les huées du public. Inoubliable!

Un artiste que vous rêveriez de programmer à Cully?

Herbie Hancock. Sinon parmi les morts, j’aurais rêvé de voir une fois dans ma vie Cannonball Adderley.


Profil

1982 Naissance à Lausanne.

2002 Bénévole dans un bar du festival.

2006 Entrée au comité.

2012 Naissance de Basile. Suivront Adélie et Anaëlle en 2014 et 2016.

2016 Premier festival en tant que codirecteur, aux côtés de Guillaume Potterat.

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