C’est un escogriffe à moustache qui pose un œil sourcilleux sur les journalistes de cinéma, ces feignasses, et n’hésite pas à les mettre au travail même quand ils sont en vacances. C’est un râleur de haut vol. Un épicurien qui pousse les plaisirs de la table jusqu’au double dessert. Un échafaudeur de bons plans extrêmement doué. C’est Jean-Yves Gloor, dit «Le Gloor». Un attaché de presse comme on n’en fait plus. Un phénomène. Un dinosaure. Un mythe!

De ses jeunes années à Vevey, Jean-Yves, rare protestant à l’école catholique et très bon élève, se souvient des premiers émois cinématographiques, lors des séances en famille du dimanche soir, au cinéma Astor: Le Passager de la pluie, Guerre et Paix… Suit la découverte du nouveau cinéma allemand, de Marguerite Duras (India Song), de de Fellini, visionné 300 fois en boucle sur une VHS pourrie… Dès l’adolescence, il est attiré par «tout ce qui permettait de s’échapper, faisait rêver, tout ce qui tenait à la culture: peinture, musique – cinéma aussi». Il a même une petite crise mystique dans le sillage du Huysmans d’A Rebours

Très sensible aux questions écologiques, il s’inscrit à l’Ecole polytechnique de Zurich, se réjouit des cours de maths mais frise la «grosse déprime» avec la botanique: «J’avais l’impression de devoir apprendre le Bottin…». Il revient sur les bords du Léman en ces temps bénis où il suffisait de frapper aux portes pour trouver du boulot. Il travaille quelques mois avec Claude Nobs au Montreux Jazz Festival, puis pour les disques Evasion.

Poisson grillé et rosé frais

Un copain lui ayant vanté les mérites de l’Insas, il file s’initier aux techniques du cinéma à Bruxelles. Il y rencontre sa femme, Samira, qui fait une formation d’opératrice de prises de vue. Elle tournera plus tard Berlin Cinéma (titre provisoire) auprès de l’ami Wim Wenders. De retour au pays, intéressé de travailler dans la production cinématographique, Jean-Yves Gloor est engagé par Donat Keusch au sein de Cactus Films pour s’occuper de la distribution.

A l’époque, la Suisse comptait près de 300 propriétaires de salles. «J’ai été sur le terrain pendant une année. J’ai fait tous les bleds des confins de l’Emmental et du Tessin, rencontré tous les exploitants. Ce n’était pas de la théorie. Je revenais avec des piles de contrats.» Fort de cette expérience, il se dirige vers la promotion.

Il évoque avec ferveur la sortie de Meurtre dans un jardin anglais, de Peter Greenaway, son premier gros coup de cœur. «Un film au potentiel extraordinaire réalisé par un inconnu qu’il m’appartenait de faire découvrir aux autres.» Il rallie Hans Werder et Hélène Cardis chez Monopole Pathé, où il vit d’exaltantes aventures auprès de gens ayant roulé leur bosse, comme Claude Berri, un producteur et réalisateur sachant allier finance et artisanat.

Il garde des souvenirs enchantés de la promotion du Dernier Empereur de Bertolucci, avec un matériel iconographique époustouflant et un travail commencé loin en amont de la sortie. Il s’entend à merveille avec Jean-Jacques Annaud (L’Ours). «On nous fournissait du matos et des informations de qualité. Les producteurs nous donnaient de l’input – enfin, de quoi mouliner», précise Le Gloor, qui ne goûte guère les dérives de la novlangue entrepreneuriale. Il a été choqué le jour où il a entendu dire «produit» plutôt que «film».

Il est révolu le temps où, dans un Festival de Cannes plus serein qu’aujourd’hui, il organisait des rencontres avec Marcello Mastroianni sur les îles de Lérins, au large du Palais des congrès. Au menu: poisson grillé, rosé frais et promenades sur la plage. Il ne se dit pourtant «pas vraiment nostalgique, car ces belles années habitent encore ma façon de travailler». Respecter le travail des cinéastes reste son moteur.

Chabrol à Satigny

Quand Claude Chabrol vient à Genève, Le Gloor improvise une agape sublime, trouvant au débotté une table à squatter dans le cellier du Domaine de Châteauvieux, à Satigny, qui arrache à l’auteur de Poulet au vinaigre des rugissements de bonheur devant un petit moelleux à la courge. Un jour, un journaliste, émerveillé par l’intensité dramatique de Mélanie Thierry dans La Douleur, ressent le besoin de rencontrer la comédienne. Il s’en ouvre au Gloor. Celui-ci râle forcément, y va du couplet «tu crois que c’est aussi simple que ça?». Trois jours plus tard, le vermisseau est attablé avec Mélanie Thierry dans un bistrot de Montmartre.

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Parfois Le Gloor prend l’initiative. Quand sort Raoul Taburin, tiré d’un livre de Sempé, il interpelle un de ses souffre-douleur préférés: «Dis, mon joli, tu ne voudrais pas rencontrer Sempé?» Rencontrer Dieu? Oui, bien sûr. Mais le dessinateur est âgé, atteint dans sa santé, l’hypothèse d’un rendez-vous fort ténue… Cœur battant, l’heureux élu se retrouve pourtant dans l’atelier de l’enchanteur qui a créé Le Petit Nicolas

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En des temps lointains, Le Gloor craignait les journalistes. A la sortie des Liaisons dangereuses, un film décevant qui n’intéressait pas grand monde, il avait réussi à convaincre trois critiques de venir interviewer Milos Forman. Celui-ci ayant des heures de retard, la grogne montait. Le Gloor était dans ses petits souliers. Le producteur Paul Rassam lui a dit: «On dirait que vous avez peur des journalistes?» Ça l’a guéri à jamais. Nous sommes nombreux à pouvoir en témoigner. Et dire aussi merci pour tant de belles rencontres…


Profil

1956 Naissance à Francfort.

1980 Suit les cours de l’Insas à Bruxelles, rencontre sa femme, Samira.

1987 Naissance de son fils, Thomas, et retour en Suisse romande l’année suivante. S’installe comme attaché de presse indépendant.

1999 Projection de «Berlin Cinéma (titre provisoire)» au Festival de Toronto.

2017 «Ma vie de Courgette», film qu’il a beaucoup promu, concourt aux Oscars.


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