Un DJ proposant un programme radio: la chose est d’une écrasante banalité tant héros comme jeunes pousses électros s’essayent tous un jour à l’exercice consistant à animer la bande FM. Ainsi, de Gilles Peterson (Worldwide) à Laurent Garnier (It Is What It Is), les figures les plus influentes des musiques innovantes possèdent leur show régulier par lequel se défendent artistes émergents et courants nouveaux. Au tour de Jeff Mills de se plier à l’exercice. Mais ici, à l’aune d’un concept excitant, où le maestro techno promet six émissions d’avant-garde construites autour de scénarios de science-fiction écrits avec des scientifiques de la NASA. Baptisée The Outer Limits, la chose, magistrale, s’écoute à la fois comme une suite d’albums inédits du «Wizard» et comme une profonde rénovation d’un médium réputé vieillissant.

«Pourquoi la musique afro-américaine publiée au cours de la seconde moitié du XXe siècle est-elle hantée par l’idée de l’espace ou d’un ailleurs? Probablement parce qu’il y a 50% de chances que la vie là-bas soit meilleure que la nôtre, ici.» C’était il y a environ deux décennies. Déjà producteur incontournable de la techno mondiale, Jeff Mills nous subjuguait lors d’une interview-fleuve où il s’épanchait sur son intérêt passionné pour la littérature et le cinéma de S. F. Enfant de Detroit devenu DJ à l’adolescence, puis cofondateur du collectif-culte Underground Resistance, le DJ s’est inventé au milieu des années 1990 en artiste techno radical, conciliant au gré de disques parfois immenses (The Bells) essence soul, expériences esthétiques de pointe et thématiques futuristes rigoureuses.

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Une démarche intransigeante qui le fit à la fois arpenter le globe en DJ starifié et poursuivre des projets d’envergure, composant une bande originale pour le Metropolis de Fritz Lang, ou élaborant une sculpture-installation inspirée de 2001: l’odyssée de l’espace de Kubrick. «Quiconque a vécu, vit ou vivra regarde un jour le ciel la nuit et s’interroge sur les étoiles et l’espace, explique Jeff Mills. Nous sommes tous liés par une fascination pour l’ailleurs. Interrogé par l’art, cet inconnu peut résonner chez les gens, et peut-être leur faire envisager leur présent différemment.»

Point de singularité

Plus de trente ans après ses débuts sur la station du Michigan WDRQ, Jeff Mills renoue ainsi avec les ondes pour inviter à penser autrement. En six épisodes d’une heure comportant musique originale, intervention de solistes renommées (la pianiste Kathleen Supové, etc.), archives et histoires allumées fondées sur des informations scientifiques délivrées par la NASA, The Outer Limits apparaît comme une rénovation magistrale du conte radio. «J’avais eu l’idée de ce type d’émission il y a huit ans, rappelle Mills. J’en avais alors parlé à la BBC, qui avait refusé, puis avais présenté un show intitulé The Martian Experience sur Radio One: l’histoire du premier humain à visiter la planète Mars. Peu après, NTS m’a contacté pour développer le concept dans le cadre d’une émission régulière. J’ai alors imaginé cette suite d’émissions puisant ses thématiques dans la S. F., et conçue pour ouvrir l’esprit de l’auditeur.»

Le premier volet traite de ce qui se produirait si l’on passait le point de singularité d’un trou noir. Le deuxième, d’une mission inexistante d’Apollo 18. Jazz classique, improvisations électroniques et musique expérimentale achèvent d’encadrer une proposition brillante, dont l’adaptation radiophonique de La Guerre des mondes réalisée par Orson Welles en 1938 apparaît comme l’évidente parenté.


Jeff Mills, «The Outer Limits», à écouter en live et en replay sur NTS Radio.