Le temps fait lentement son travail, aidé par quelques chefs (Mackerras, Rattle) et quelques centres musicaux, en sorte que la musique de Janacek gravit désormais les dernières marches qui la séparent encore du trône qui devrait depuis longtemps être le sien: celui d'une des plus grandes œuvres du XXe siècle. A sa modeste mesure, la nouvelle production genevoise de Jenufa, son opéra le plus justement célèbre, apportera sa pierre. C'est une merveille, si tant est que ce terme ait un sens s'agissant d'un ouvrage si constamment déchirant, si intimement tragique.

Cela ne devrait désespérer personne, car le livret a beau empiler le plus sordide et le plus douloureux d'une destinée humaine, le drame se déroule avec une sorte de simplicité quotidienne qui, le rendant plus impitoyable encore, en retire toute la charge mélodramatique. Jenufa, que le père de son enfant repousse et dont la belle-mère assassine le bébé, n'est jamais traitée comme héroïne d'opéra. Au pire de l'horreur, elle dit: «J'espérais une autre vie.» Ce n'est pas du Verdi, encore moins du vérisme façon Puccini. Mais à rebours de l'extraversion italienne, la musique de Janacek déverse pourtant, elle aussi, des torrents de passion.

La mise en scène de Guy Joosten fait quelque peu frémir dans les premières secondes, où l'on voit Jenufa à sa table de repassage, entre un mur de tôle ondulée bleu vif et des passerelles métalliques. Le vieux moulin dont les personnages se disputent, à l'arrière-plan, les richesses, est donc devenu un vague hangar industriel, et la campagne morave du XIXe siècle, où être fille-mère vous exposait au déshonneur, sera donc convertie en une zone contemporaine où, en réalité, c'est plutôt le mariage qui fait mauvais genre...

Mais l'actualisation, si peu nécessaire à cet opéra, s'arrête heureusement là, car les costumes des villageois, puis l'intérieur de la maison où Jenufa et sa belle-mère se cachent avec l'enfant de la honte, relèvent d'autres époques: les années trente, les années soixante... En superposant ainsi les esthétiques, le décor d'André Joosten et les costumes de Karin Seydtle brouillent les pistes et balaient en réalité tout le siècle, manière pour eux d'inscrire Janacek à la fois dans sa descendance et son éternité.

De toute manière, le procédé a une importance marginale, car dans ce grand espace solidement structuré, le théâtre de Guy Joosten est si vrai, si juste, si empathique qu'il concentre toute l'attention sur les personnages et leurs relations, montrant très bien que les uns et les autres, ici, n'infligent le malheur qu'en proportion de celui qu'ils ont reçu. Il y a plusieurs scènes poignantes, comme ce duo où Jenufa dit son désir d'amour à son amant Steva qui lui tourne le dos, dos qu'elle caresse, dos contre lequel elle se love, auquel elle se suspend, et l'image dit si bien le choix d'aimer ce qui se refuse...

Mais on devrait en citer dix autres, grâce surtout à Anne Bolstad, la soprano norvégienne qui, avec une voix robuste et saine, mais qui n'est pas en soi exceptionnelle, incarne une Jenufa brûlante de vérité. Il est rare, même au théâtre, de voir une comédienne être son personnage d'une manière si totalement investie. Lorsque son amant Steva, saoul, vient de la jeter à terre devant la foule, et que sa belle-mère surgit pour l'insulter, Anne Bolstad a ce geste très simple de couvrir les genoux de sa robe qui s'était relevée dans sa chute, avec sur le visage la grimace qu'ont les enfants punis pour une faute qu'ils n'ont pas commise, et publiquement humiliés qui plus est. Grande fille dégingandée, ni très habile ni très jolie, mais immensément désireuse d'être aimée, et qui ne cesse de ramasser à terre les morceaux d'une dignité piétinée. C'est peu de dire qu'elle noue la gorge.

Toute la distribution est impeccable, seconds rôles compris, avec des voix aux caractères parfaitement choisis. Suzanne Murphy est une Kostelnicka foudroyante, aussi dure qu'on peut l'être, la voix éraillée par les chagrins, vrillée par une perpétuelle colère, jusqu'à ce qu'elle confesse son crime et que tombe sa cuirasse, au dernier acte.

En costard vert, cheveu blond oxygéné, le ténor Gordon Gietz confirme ses dispositions théâtrales. Il est le sale gosse que tant de femmes sont prêtes à aimer sans retour, et il module sa voix de même: tonitruante, arrogante, et diablement électrisante... A l'inverse, John Horton Murray, la boule à zéro, aussi attirant qu'une vieille chaussette, fait valoir un timbre de ténor splendide, brillant et velouté, où s'exprime toute la générosité intérieure de Laca.

Ces chanteurs, enfin, ne pourraient être mieux servis que par la baguette de Jiri Kout. Le chef tchèque est un spécialiste de Janacek. Il le dirige avec fluidité, transparence, réalisant ce mariage des mots et des thèmes musicaux, des voix et des timbres instrumentaux qui font que, évoquant les opéras du compositeur morave, on parle toujours de tissus.

Jiri Kout tisse cela avec beaucoup d'exactitude, beaucoup d'humilité, au point qu'on peut par instants le croire timide. Or, en réalité, il y a dans cette trame d'orchestre un rythme inexorable, comme la pulsation d'un cœur, qui trouve encore et toujours la force d'aller de l'avant, fût-ce au fond du désespoir.

Jenufa, Grand Théâtre de Genève, les 7, 9, 12, 14 mars à 20 h. Loc. 022/418 31 30.