Jeroen Verbruggen, un prince chez la fée Dragée

Spectacle Danseur brillant, l’artiste belge, 31 ans, guide le Ballet du Grand Théâtre dans la féerie de Tchaïkovski

A deux jours de la première, il invite à rêver avec lui

Ce jour-là, vous avez rendez-vous avec un prince. Pas au pied de son trône, non. Mais dans sa loge. C’est le privilège qu’on a, au Grand Théâtre à Genève. Jeroen Verbruggen a la brume d’un château ambulant dans les yeux et la délicatesse d’un cygne. Sa vie n’est faite que de ça, jusqu’à la nausée, de pirouettes, de pointes et d’élévations sous la bannière des Ballets de Monte-Carlo. Pendant dix ans, sous les ordres du Français Jean-Christophe Maillot, il a séduit Monaco. Jusqu’à ce jour récent où il en a eu assez de la cape et des collants. Exit, les grelots de la gloire: il se prend pour Alice et passe de l’autre côté du miroir. Désormais, l’enfant d’Anderlecht, ce quartier ouvrier de Bruxelles, est chorégraphe.

Epreuve initiatique, alors? Ou pomme empoisonnée? Le directeur du Ballet du Grand Théâtre, Philippe Cohen, lui demande de se mesurer au plus commenté des ballets, Casse-Noisette. En guise de baptême, Jeroen Verbruggen ranime la petite Marie, cette enfant qui, le soir de Noël, répare le casse-noisette qu’elle vient de recevoir. Miracle du conte d’E.T.A. Hoffmann et de la musique de Tchaïkovski, le jouet cassé se métamorphose en damoiseau, paré de tous les pouvoirs, celui de vaincre l’infâme roi des rats et d’entraîner la fillette au pays de la fée Dragée. Cette fantaisie, Jeroen Verbruggen l’a dansée à Monaco. Il voudrait aujourd’hui en montrer la part démoniaque et tendre, avec les danseurs de la compagnie genevoise.

Mais pourquoi un énième Casse-Noisette? Ici même, en 2005, Benjamin Millepied et l’illustrateur Paul Cox en offraient une version acidulée et géométrique. «Cette histoire, c’est celle d’une différence, raconte Jeroen Verbruggen, celle qu’on peut éprouver adolescent, celle qui vous pousse à vous enfermer en vous. Marie souffre de ça et son casse-noisette lui permet de briser sa coque, de s’aimer elle-même pour pouvoir aimer les autres.»

Rien de fracassant dans le propos. Mais le geste de Jeroen Verbruggen sera plus subtil, jure-t-il. Depuis deux ans, il écoute en boucle la musique de Tchaïkovski, croque dans ses carnets une scène, note une idée, refuse surtout, dit-il, la pente des évidences, celle que la partition paraît commander. «Parfois, je m’endors avec cette musique et, le matin, j’ai une nouvelle idée. Je pourrais la chanter par cœur.» Au studio, il n’impose rien aux danseurs a priori. Il indique une tonalité et les laisse trouver leur voie. Souvent, il leur montre un mouvement en grand frère. «J’ai 31 ans, j’ai presque leur âge, je ne suis pas une star, je suis des leurs. On me dit que je suis trop gentil parce que je ne hausse pas le ton. Mais je n’ai aucune raison d’être dur. Ce que je voudrais faire advenir, ce sont des pas venus de nulle part.»

A l’origine de ce désir, il y a une chambre d’enfant à Anderlecht, ce coin de Bruxelles où les garçons ne jurent que par le football – Anderlecht est le club le plus prestigieux du pays. Jeroen, lui, monte des superproductions sous un drap blanc: les Barbies sont ses premières actrices. Ses parents l’inscrivent à un cours de jazz dance. Mais le classique le moule bientôt. Cette Eglise a sa loi. Et ses hérétiques: à 18 ans, il rencontre un sorcier, le chorégraphe et plasticien d’Anvers Jan Fabre. Cet artiste, qui aime les scarabées et les armures de chevalier, qui répand parfois le sang, le sperme et l’urine en scène, lui impose une épreuve.

«J’étais seul avec lui au studio, il me demande de répéter une séquence et il n’est jamais satisfait. Je suis épuisé, mais il ne me lâche pas. Je fonds en larmes et il me demande de chanter un air de mon enfance. Il me dit: «C’est ça que je veux, quand tu es dans cet état, tu es juste.» J’ai compris avec le recul qu’il voulait que je fasse don de ma personne, qu’interpréter un rôle supposait cet engagement.»

Formulons ici une hypothèse: Jeroen Verbruggen est bipolaire. D’un côté le classique, de l’autre la tentation de l’irrévérence. C’est cette voie-là qui l’aurait emporté. S’il décide de quitter les Ballets de Monte-Carlo, ses nuits de gala et ses génuflexions planétaires, c’est qu’il a fini par ne plus supporter cette vie en dehors de tout – sauf de l’art. C’est qu’il aspire à être de partout plutôt que de nulle part, à Berlin parce qu’il aime s’y sentir bohème, par exemple. Mot d’ordre: filer ailleurs, toujours, avec l’homme de sa vie. Casse-Noisette aurait alors cette fonction intime: peaufiner un sentiment de liberté. «Je ne veux pas suivre la tradition de ce ballet, je veux qu’il n’y ait rien de fluide, de soi-disant organique. Il faut toujours faire le contraire de ce qui s’impose.»

A l’école de danse, Jeroen cherchait dans les magazines spécialisés des images des spectacles de Pina Bausch, cette artiste qui voulait que ses interprètes disent «Je» sous les projecteurs pour toucher à ce qu’il y a de plus intime en chacun. «Je suis un petit rebelle», glisse-t-il. Marie et son casse-noisette n’auraient pas dit autrement.

Casse-Noisette, Genève, Grand Théâtre, du je 13 au ve 21 octobre; loc. 022 322 50 50; billetterie@geneveopera.ch

«Je m’endors avec cette musique et, le matin, j’ai une nouvelle idée. Je pourraisla chanter par cœur»

«Je ne suis pas une star. Ce que je voudrais faire advenir,ce sont des pas venus de nulle part»