Les historiens de la danse, qui sont facétieux, diront un jour qu’il y eut un avant Bel et un après Bel. Ils gloseront sur cette borne, Jérôme Bel (1995), pièce ultra-maigre qui réfute l’enflure d’un beau geste, l’oriflamme d’un mouvement complexe, qui expose comme autant de rescapés quatre interprètes nus comme à la morgue, dans un halo de lampe-tempête. C’est ce fantôme de spectacle qui retrouve ses ombres à la Salle des Eaux-Vives à Genève – à l’affiche de l’Adc jusqu’à dimanche. Vingt ans après, ce champ du signe séduit comme une stèle ancienne: on décrypte ses inscriptions en épigraphiste du dimanche; et soudain, on réalise qu’elle vous parle encore.

Mais comment se présente le mausolée Bel? Ses résidents, les mêmes, à une exception près, qu’il y a vingt ans, ont le geste clinique. Michèle Bargues, la plus âgée, se dirige vers la paroi du fond et écrit à la craie en capitales «Thomas Edison». Patrick Harlay inscrit le nom de Johann Sebastian Bach – dans la première version, c’était Igor Stravinski. A gauche, Claire Haenni décline son identité. Frédéric Seguette s’exécute pareillement. Puis chacun ajoutera une succession de chiffres: la taille, l’âge, le poids, le montant déposé sur son compte en banque, le numéro de téléphone. Dans un moment, Claire tracera sur sa jambe, à l’aide d’un rouge à lèvres: Christian Dior.

Le tout compose bientôt une galaxie d’indices. Les chiffres et les lettres d’une présence, les reliques dérisoires d’un ballet – Le Sacre du printemps à l’origine. Des survivants se tâtent avec un soin obsessionnel, tirent sur leur peau, y dessinent des micro-constellations. Dans cette nuit de deal, Patrick Harlay chante a capella Bach. Mais l’un pisse. Ses mains plongent dans la flaque. A présent, il efface les mots de la paroi. Et chacun procède à la même manœuvre. Surnagent ces lettres: ABBA.

S’inventer une vie, la mort aux trousses

A l’origine de cette cérémonie des adieux, un jeune homme à l’époque. Il a tourné le dos à la bourgeoisie qui l’a pétri, il est tombé dans les bras de la danse, il lit Fragments d’un discours amoureux de Roland Barthes en rêvant d’être Michael Jackson. En cette année 1995, François Mitterrand achève son règne à l’Elysée en sphinx neurasthénique, une jeunesse gronde dans la rue, inquiète déjà pour son avenir, des endeuillés enterrent leurs ami(e)s emporté(e)s par le sida.

Sur le gradin de la Salle des Eaux-Vives, après l’extinction des feux, Jérôme Bel, 51 ans, revoit cette vie où la brume semblait une fatalité. Avec l’âge, il a gagné en distinction, zazou comme à Megève, spirituel et piquant comme on devait l’être dans le salon de Madame Verdurin, du côté de chez Proust. Revoir Jérôme Bel (1995) lui offre ce luxe: ne pas se reconnaître dans le miroir. «La danse était décimée par le sida, je me disais que ça pouvait être mon tour, j’étais pressé de faire quelque chose de ma vie. Mes plus grandes émotions venaient du théâtre, de Pina Bausch notamment. J’ai décidé de devenir chorégraphe, parce que c’était le plus beau métier à mes yeux. Avec Jérôme Bel (1995), je me suis auto-généré.»

Un chahut à l’Opéra de Paris

Cette pièce est une boîte à outils – et à malices. Par la suite, l’artiste n’annihilera pas les systèmes, il les démontera. Ainsi Véronique Doisneau, récit par la dite Véronique Doisneau d’une vie de danseuse anonyme à l’Opéra de Paris. Parfois, cela tourne au procédé; souvent, c’est stupéfiant de vitalité, à l’image de The show must go on ou de Gala, cette fureur du samedi soir pour amateurs et quatre professionnels. En février, Bel signait Tombe, une création pour le Ballet de l’Opéra de Paris. Concept? Les danseurs conçoivent un pas de deux avec un amateur de leur choix. Trois interprètes, dont une étoile, se sont portés volontaires. Le public a hué. Jérôme a l’habitude. «Je suis très loin aujourd’hui de l’humeur de Jérôme Bel (1995). J’ai envie de danse dionysiaque.»

A la fin de ce cérémonial funèbre sourd, c’est un filet, Dancing Queen. ABBA est une sortie de secours et une bonne chute. L’espoir d’une fièvre de gala. Jérôme Bel est en plein là-dedans.


Jérôme Bel (1995),

Genève, Salle des Eaux-Vives, jusqu’à dimanche; rés.022/320 06 06; http://www.adc-geneve.ch/jerome-bel-1995.html