Portrait

Jérôme Ducor, conservateur au Musée d'ethnographie de Genève, et bonze cool

Le conservateur du département Asie au Musée d'ethnographie de Genève est révérend bouddhiste au Temple de la Foi Sereine. En marge de l'exposition sur le japonisme bouddhique, il raconte sa vie de bonze dans la ville trépidante qui le fascine

Cet été, Jérôme Ducor s’est rendu à Kyoto pour être présenté au portrait du patriarche Myonyo Shonin et l’inviter à participer à sa prochaine exposition au Musée d’ethnographie de Genève. «On m’avait dit au téléphone: nous comprendrons si vous ne pouvez pas venir. En japonais, cela signifie qu’il faut y aller.» Le saint qui veille sur le Temple Nishi-Honganji ne quitte pas les lieux avec n’importe qui. Le conservateur du département Asie a dû faire bonne impression puisque le portrait fait partie de l’exposition sur le japonisme bouddhique qui se déroule au MEG jusqu’en janvier.

Pour Jérôme Ducor ce n’est pas le premier examen réussi au pays du Soleil Levant. En 1977, à 23 ans, il reçoit son ordination comme bonze après dix jours de retraite à Kyoto, et en 1987 la maîtrise, avant de reprendre le Temple de la Foi Sereine à Genève. Bonze et révérend bouddhiste? Rien dans l’apparence de cet homme alerte, cheveux en brosse, ne laisse transparaître ses convictions religieuses, si ce n’est la quiétude rayonnante de son regard. «Après mon ordination je suis revenu le crâne rasé – ma mère a levé les yeux au ciel! Mais la tonsure n’est pas obligatoire ensuite, et je ne porte l’habit religieux que pendant les liturgies.»

La vie du moine bouddhiste est astreinte à 250 règles dont l’une est de ne pas manger après midi.

Cela n’a rien d’un laxisme: «On peut être bonze sans être moine. La vie du moine bouddhiste est astreinte à 250 règles dont l’une est de ne pas manger après midi. J’ai soigneusement choisi mon école, la plus informelle, sourit-il en faisant fondre une meringue dans son expresso au café du musée. D’ailleurs, je fume.» Dans ses yeux, une malice.

A 14 ans il découvre un documentaire sur les réfugiés tibétains: c’est un déclic. Il nourrit par des lectures sa passion naissante sans remettre en question sa foi protestante ni sa confirmation. S’il déroute un jour un moniteur des scouts qui le soupçonne d’être un schizophrène religieux, lui-même n’y voit aucune contradiction: «Le bouddhisme n’était pas une crise ou un rejet. C’est juste qu’à un moment donné j’ai remarqué que ma vision des choses était bouddhiste.»

Le bouddhisme l’accompagne dans ses cheminements adolescents à l’orée des années 1970. L’époque de tous les possibles. «Je me dis parfois que si je n’étais pas devenu bouddhiste, ma curiosité aurait pu m’amener à des choses très dangereuses sur les chemins de Katmandou.» Quand il l’avoue, à son deuxième expresso, il ne lui manque qu’une veste en cuir pour ressembler à un rocker impénitent. Mais sa curiosité le mène à la rencontre avec Jean Eracle, prêtre chrétien devenu bonze, son prédécesseur au MEG et au Temple: «Si on avait voulu faire exprès, on n’aurait pas fait mieux!» Il découvre les collections du musée, l’Ecole véritable de la Terre Pure et le Japon, se décide pour les études bouddhiques et s’empoigne avec le tibétain, le pali, le sanscrit et le chinois avant d’obtenir son doctorat en japonologie. «L’histoire des religions m’a toujours captivé. Après le bac j’ai été tenté par la médecine mais mon destin était orienté par mes pauvres résultats dans les branches scientifiques.»

Tant pis, c’est sa veine poétique qui prend le dessus. Fils d’un antiquaire et d’une claveciniste passionnés d’histoire de l’art, il retrouve dans son métier de conservateur la même fascination et le respect pour la personnalité de l’objet qu’il a dû éprouver enfant dans la boutique de son père. «Mes parents m’ont toujours compris. Je l’ai su beaucoup plus tard, mais quand j’ai reçu mon ordination, mon père a écrit des faire-part, à la main, pour l’annoncer à ses amis. Il était fier de moi.» C’est peut-être aussi de son père que Jérôme Ducor, traducteur émérite de textes sacrés, tient son amour pour la littérature.

Ce week-end, j’ai dû remplir ma déclaration d’impôts sur Internet. ça ne marchait pas, j’ai perdu beaucoup de temps… Pas évident de profiter d’un tel moment présent

En l’écoutant évoquer ses multiples occupations – entre visites guidées, recherches, professorat et enseignement au Temple, il n’a pas eu le temps de prendre des vacances – on se demande comment ce tourbillon de la vie occidentale n’altère pas sa sérénité bouddhiste. «Le fond intérieur est plus important que les règles si la foi est sincère.» Et de balayer le mythe du moment présent: «C’est possible dans un monastère où on est débarrassé de toutes sortes de tracas. Ce week-end, j’ai dû remplir ma déclaration d’impôts sur Internet. ça ne marchait pas, j’ai perdu beaucoup de temps… Pas évident de profiter d’un tel moment présent, – qui est passé, heureusement!»

Plus qu’autre chose, c’est sa succession au Temple qui le tracasse: «Tous les lundis soir et un dimanche par mois, les jours des fêtes, je suis là. C’est mon seul impératif. Il doit vraiment se passer quelque chose de grave pour que j’annule.»

Le cours de ce soir ne sera pas un sermon. Je l’espère.

Comment fait-il la distinction entre enseignement religieux et universitaire? «J’ai l’habitude de la méthode. Le cours de ce soir ne sera pas un sermon. Je l’espère.» Son regard s’attarde sur l’écran où défile la présentation de l’exposition sur le japonisme bouddhique. C’est à la fois un bonze et un chercheur qui s’y exprime. Et touche les amateurs comme les initiés. Il se lève, ému, quand trois nonnes bouddhistes passent le remercier après la visite. On lui demande si ses étudiants viennent au Temple. «Hmm. C’est plutôt l’inverse. Donc, je ne fais pas de prosélytisme!» Au Japon, où «beaucoup de bonzes sont professeurs», son statut n’aurait rien d’extraordinaire. N’a-t-il jamais eu envie d’y vivre?

«C’est un pays fascinant, mais dès mon premier voyage je savais que je ne voudrais pas finir mes jours là-bas. La vie sociale peut être pesante.» Lui apprécie Genève, ville où son père tenait son magasin, son charme urbain, son flair cosmopolite, son emplacement «stratégique» pour des escapades – Paris et Venise, où ses parents emmenaient lui et ses deux frères, et tant d’autres destinations qu’il aime découvrir en compagnie d’amis. «Le bonheur c’est d’être avec les gens qu’on aime.» Puis, après une cigarette, il rajoute: «Et le plus grand malheur, d’être blasé. De perdre la capacité de s’émerveiller devant les choses, cette curiosité qui nous tient en éveil.»


Profil

1954 – naissance à Genève

1970 – rencontre avec le Rd Jean Eracle

1977 – ordination comme bonze à Kyoto

1987 – maîtrise de l’Ecole véritable de la Terre Pure

1990 – doctorat en japonologie à l’Université de Genève

1993 – devient conservateur au Musée d’ethnographie de Genève

2005 – succède au Rd Jean Eracle au Temple de la Foi Sereine

2012 – reçoit le grade scolastique «hokyô «(adjoint d’enseignement)

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