prix littéraires

Jérôme Ferrari, Goncourt 2012

Tous les regards suisses étaient braqués sur Joël Dicker: mais c’est «Le Sermon sur la chute de Rome» (Actes Sud) que le jury du plus célèbre prix littéraire français a finalement sélectionné, une épopée corse dont Le Temps a rendu compte il y a une semaine. Nous vous proposons de relire la chronique qu’en avait tirée Lisbeth Koutchoumoff

Les photographies dégagent toujours un parfum de mort. Le Sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, placé sous le signe de la pensée de saint Augustin, s’ouvre sur une photo: celle d’une famille corse, prise pendant l’été 1918. Une mère et ses cinq enfants posent, tout endimanchés. Manque le père, fait prisonnier dans les Ardennes au début de la guerre et qui ne rentrera au village qu’en février 1919. Celui qui regarde inlassablement cette image en noir et blanc, c’est Marcel, le dernier de la famille, pas encore né au moment de la photo. Et ce qu’il contemple, devenu âgé, c’est la fixation par les sels argentiques d’un monde qui n’est déjà plus, celui de la paysannerie corse, de ses codes, de sa culture. La guerre et sa boucherie ont déjà laminé leur monde mais ni sa mère, ni ses frères et sœurs ne le savent encore. Ils flottent sur cette photo comme ils flotteront désormais dans leur existence. Lui, Marcel, flottera tout autant. Mais cette image, qui scelle les débuts de la famille et sa fin, lui donnera la clé d’une interrogation sans fond: quel est le sens, s’il y en a un?

Dans la déchéance et dans le sang

Le roman s’articule autour de deux destins, celui de Marcel et celui de son petit-fils, Mathieu. Au-delà des raisons biographiques, en choisissant la Corse comme terrain, Jérôme Ferrari saisit le besoin de s’extirper de la torpeur insulaire et de la pauvreté, puissants leviers pour croire aux nouveaux mondes qui s’offrent, pour y participer, en être. Après la Deuxième Guerre mondiale, Marcel partira en Afrique, pour la désespérance coloniale, croyant avoir trouvé, enfin, un statut, un ancrage dans son temps. Le parcours de Marcel, sa lucidité impitoyable, la description de son désastre intime en Afrique, offrent les pages les plus marquantes du livre.

Au pessimisme de Marcel répond la candeur de son petit-fils, Mathieu. Avec son ami d’enfance Libero, Mathieu reprend la gestion d’un café de village en Corse. Plutôt que de poursuivre leurs études de philosophie à Paris, les deux amis font le choix du retour au pays. Mathieu avait misé sur Leibnitz comme sujet de mémoire. Libero avait choisi saint Augustin, ses Sermons sur la chute de Rome et sa foi dans la Cité de Dieu. Mais Libero a finalement compris que les études universitaires ne sont plus de ce monde. Du moins les études philosophiques, celles qui n’intéressent pas les médias. Sa revanche sociale, il ne l’aura pas par la Sorbonne. Déçu, c’est lui l’initiateur de ce plan à la Leibnitz, de ce projet de construire un monde meilleur, le meilleur des mondes possibles avec ce bar perdu. L’utopie finira dans la déchéance et dans le sang.

Saint Augustin, l’évêque d’Hippone, qui a pris la parole devant ses fidèles bouleversés par le sac de Rome, clôt le roman. On le voit quelques instants avant de mourir, alors que les troupes de Genséric assiègent Hippone, dans l’actuelle Algérie. Lui qui a rappelé à l’ordre ses ouailles affligées par la fragilité des royaumes terrestres se met à douter, le temps d’un éclair. Et si la chute des mondes, sans cesse recommencée, ne menait à rien?

(Article déjà paru le 27 octobre 2012)

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