Roman

Jérôme Ferrari suit Werner Heisenberg et mène la littérature sur les rives du monde quantique

Le Prix Goncourt 2012 suit le physicien allemand Werner Heisenberg dans ses œuvreset dans sa vie. A la rigueur scientifique, l’écrivain répond par une rigueur littéraire

Jérôme Ferrari explore les rivages du monde quantique

Le romancier suit le physicien allemand Werner Heisenberg dans ses œuvreset dans sa vie. A la rigueur scientifique, l’écrivain répond par une rigueur littéraire

Genre: Roman
Qui ? Jérôme Ferrari
Titre: Le Principe
Chez qui ? Actes Sud, 164 p.

Le précédent roman de Jérôme Ferrari, Le Sermon sur la chute de Rome, avait obtenu le Prix Goncourt 2012. L’intrigue tournait autour de deux jeunes gens qui abandonnaient leurs études de philosophie pour reprendre un bar en Corse. Le livre racontait la fin d’un monde. Dans Le Principe, Jérôme Ferrari convoque de nouveau un jeune philosophe, mais pour en faire le témoin de la vie du physicien allemand Werner Heisenberg, l’un des géniaux défricheurs de la théorie quantique, lauréat du Prix Nobel en 1932. L’étudiant en philosophie et aspirant écrivain – qui traîne sa jeunesse au creux des années 1990 – adresse une sorte de discours au physicien disparu. «Vous», lui dit-il, en racontant sa vie.

Obstacles théoriques

Le livre s’ouvre sur une adresse: «Vous aviez 23 ans…» Et il s’achève sur un dialogue imaginaire entre le jeune homme, qui se glisse dans la peau d’un soldat allié à la fin de la Seconde Guerre mondiale, et le fantôme d’Heisenberg. Ils parlent de la beauté du monde. Ce n’est pas un hasard. Car c’est peut-être le seul sujet que le philosophe et le physicien, que le lecteur et l’écrivain, pourront pleinement partager par-delà le temps, sans buter sur les obstacles théoriques qui laissent le profane au seuil de la théorie quantique.

Le roman adopte dans sa forme une rigueur mathématique. Intitulé Le Principe, il se divise en chapitres qui font allusion aux théories de Werner Heisenberg: «positions», «vitesse», «énergie», «temps». La première, «positions», est peut-être la plus belle, et la plus opaque aussi. Elle tente d’embrasser d’un coup l’esprit du jeune et génial Werner Heisenberg. Elle tente aussi de se glisser avec des mots au cœur des théories dont débattent les physiciens quantiques de l’époque. Planck, Pauli, Einstein, Bohr, Schrödinger, le texte dit leurs illuminations, leurs débats passionnés, leurs doutes dans ce moment pionnier où ces explorateurs arpentent «une terre sauvage, une terre hostile qu’il leur faudrait apprivoiser». Jérôme Ferrari tente une formulation «dans le langage des hommes» du fameux «principe d’incertitude» découvert par Heisenberg: «La vitesse et la position d’une particule élémentaire sont liées de telle sorte que toute précision dans la mesure de l’une entraîne une indétermination, proportionnelle et parfaitement quantifiable, dans la mesure de l’autre.» Jérôme Ferrari a une belle formule pour évoquer les percées des physiciens quantiques: «Regarder par-dessus l’épaule de Dieu.» Il n’est pas sûr que le lecteur y parvienne, mais il ose au moins, à travers le roman, s’en approcher.

La bombe atomique

Après ce moment suspendu, le roman plonge dans «vitesse», et s’empare des questions politiques et morales. Contrairement à d’autres savants, Heisenberg choisit de rester dans l’Allemagne nazie. Il est recruté pour travailler à la mise au point de la bombe atomique. Il se concentre en fait sur la finalisation d’un réacteur. L’équipe allemande ne trouvera pas la bombe. Mais on reprochera à Werner Heisenberg d’être resté.

Jérôme Ferrari recueille, patiemment, les traces de l’équité de son héros: un hommage à la Rose blanche, une bouteille de vin, débouchée en famille, à l’annonce de la mort de Hitler. Le chapitre «énergie» développe et expose les ambiguïtés des scientifiques allemands à la fin de la guerre. Et il faut attendre «temps», brève dernière partie, pour retrouver la beauté.

Peut-être un peu fabriqué, le roman n’en demeure pas moins passionnant et beau dans sa fragile et courageuse tentative d’approcher, par la littérature, les rivages du monde quantique.

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Werner Heisenberg

Extrait d’une brève notice autobiographique, citée par Jérôme Ferrari dans «Le Principe»

«En 1924, je suis devenu assistant à Göttingen et j’ai inventé la mécanique quantique pendant un séjour à Helgoland»
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