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Antonio Tabucchi croqué par Frassetto.
© © Frassetto

Mentor

Jérôme Meizoz: «Antonio Tabucchi, l’Histoire est une tempête»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Jérôme Meizoz a choisi l’écrivain italien et traducteur Antonio Tabucchi

Le peu d’italien que je sais, je le dois à l’écrivain Antonio Tabucchi (1943-2012), passeur de Pessoa, amoureux du Portugal et auteur d’inoubliables récits comme Petits Equivoques sans importance (1985), Requiem (1992) ou La Tête perdue de Damasceno Monteiro (1997). En bord de mer, à sa parution, j’avais déchiffré mot à mot le roman Sostiene Pereira (1994, trad. fr. Pereira prétend). A peine quelques bribes subsistent de ce moment inoubliable, l’image de Pereira en sueur, dans Lisbonne de l’été 1938, marchant dans une ruelle, obèse, cardiaque et veuf. Au journal Lisboa, ce journaliste traduit des récits du XIXe siècle français pour les pages culturelles.

Lire aussi: Antonio Tabucchi, un pas de côté

Sur les écrans du bar de la plage, on criait des slogans, des menaces, les gens se coupaient la parole et je n’avais qu’une hâte, celle de retrouver Pereira. Tous les midis, au café Orquidea il prenait une omelette aux herbes, accompagnée d’une citronnade. Catholique, Pereira détestait pourtant l’idée de la résurrection de la chair. Il ne voyait pas pourquoi toute cette graisse entourant son âme devrait le suivre à jamais… Un homme ordinaire, aux gestes mesurés, parlant chaque soir au portrait de sa femme morte. Pereira, en portugais, c’est le poirier. Ces noms d’arbres et de fleurs que l’état civil donnait aux juifs convertis: Pereira, Poirier, Birnbaum, Appelbaum, Pomis, Rosenblum, Rosenblatt, Rosenfeld…

Tabucchi, l’homme-orchestre

Cette fois, le livre m’avait saisi, j’avais chaud avec Pereira (il me fallait une citronnade), faim comme lui (d’omelettes aux herbes), dans les rues écrasées de soleil, je me sentais obèse et veuf. J’essayais d’apprivoiser le roman, cette langue expressive, ronde, théâtrale. Tabucchi, embusqué derrière son personnage, m’intriguait. Ce n’est pas facile, pour les écrivains, nobliaux de branche basse à perpétuelle charge de preuve, ils n’ont pas les colonnes sonores, les jeux de lumière sur la scène. Seulement la page blanche. Sans incandescence de l’intérieur – au commencement était le rythme –, sans arc électrique, leurs écrits ne sont que des lanternes soufflées. Avec l’habileté de l’homme-orchestre, Tabucchi tend le fil du roman et, en plus, il offre la musique. Mais pas juste une petite mélodie pour distraire! Une basse continue. Le rythme, le phrasé de Pereira, c’est la lenteur de son pas. Lisbonne 1938, le corps enlisé d’un gros homme et l’infusion du fascisme dans le quotidien. Le monde peu à peu étranglé.

«Qu’est-ce que ça veut encore dire, un journal indépendant?»

Pereira a engagé un étudiant, Monteiro Rossi, pour écrire des nécrologies. Mais le jeune type rend des articles impubliables, qui parlent de politique, font l’éloge de Garcia Lorca ou raillent des célébrités comme D’Annunzio… Pereira se demande ce que mijote Monteiro Rossi quand il disparaît des jours avec son amie Marta, il est question de tracts, de réunions secrètes. Leurs deux vies sont comme des fusils chargés. Pereira voit cette jeunesse, leur énergie, il en est agacé. Il ne comprend pas. A la clinique où on soigne son cœur, il s’en ouvre au docteur Cardoso: «Il m’est venu un doute: et si ces deux jeunes avaient raison? Oui, s’ils avaient raison, ma vie n’aurait pas de sens, ça n’aurait pas de sens d’avoir étudié les lettres à Coimbra et d’avoir toujours cru que la littérature était la chose la plus importante du monde, ça n’aurait pas de sens que je dirige la page culturelle de ce journal où je ne peux pas exprimer mon opinion et où je dois publier des récits du dix-neuvième siècle français, plus rien n’aurait de sens…»

Pereira demande au docteur Cardoso si à son avis, dans la situation politique, le Lisboa reste un journal indépendant. «Qu’est-ce que ça veut encore dire, un journal indépendant? dit Cardoso. Vous avez vu comme dans les manifestations officielles, ils saluent tous avec le bras tendu, comme les nazis? Le directeur du Lisboa est un personnage du régime et, à sa façon de tendre le bras, on dirait qu’il veut le lancer comme un javelot. C’est vrai, reconnaît Pereira, mais au fond ce n’est pas quelqu’un de méchant, et pour ce qui est de la page culturelle, il m’a laissé les pleins pouvoirs.»

La police de Salazar

Mais la police de Salazar recherche activement Monteiro Rossi, réfugié entre-temps chez Pereira. Dans quel but le jeune homme s’obstine-t-il à chercher les ennuis? Le vieux journaliste lui demande pourquoi il n’écrit pas tout simplement des articles publiables, des nécrologies, la vie littéraire de Lisbonne. «Vous, monsieur Pereira, vous savez ce que crient les nationalistes espagnols? Ils crient «Viva la muerte». Or moi je ne sais pas écrire sur la mort, moi j’aime la vie, monsieur Pereira, et je n’aurais jamais été capable de faire des nécrologies tout seul, de parler de la mort, vraiment. Au fond, je vous comprends, dit Pereira, moi non plus je ne peux plus.»

Un soir, on frappe à la porte, des types en civil. Ils cherchent Monteiro Rossi, finissent par le torturer dans une chambre. Pereira ouvre les yeux très tard. Trop tard. Le vieil homme a bien tenté de s’interposer, le policier l’a frappé au visage. Il a voulu les en empêcher, mais il n’avait que ses pauvres mots. Dans son journal, l’art et la vie, côte à côte, restaient soigneusement séparés. Jusque-là, Pereira ne voyait pas le rapport. Il se croyait les mains pures, mais il n’avait pas de mains…

Réveil politique

Aux dernières pages du roman, l’impassible, le mélancolique Pereira sort de sa torpeur. Dans sa page culturelle, contournant la censure par ruse, il accuse la police politique du meurtre de Monteiro Rossi. Puis, avec un faux passeport laissé par l’étudiant, il passe en France. Les coups de crosse sur la tête du jeune révolutionnaire ont fait toute son éducation politique.

Le livre s’achève, les personnages s’éloignent. Je me sens affreusement déserté. Quel vide ils ont laissé, Pereira, Marta, Monteiro! Le jeune homme est-il mort pour rien? Que deviendra Pereira? Le roman a ajouté au monde quelque chose d’essentiel, on le tient dans sa main comme un fusil chargé…


Jérôme Meizoz

Né à Vernayaz en Valais, Jérôme Meizoz est professeur de littérature française à l’Université de Lausanne et écrivain. Auteur de plusieurs essais, il collabore à l’édition critique des romans de Ramuz dans la collection de la Pléiade. Il écrit aussi des critiques littéraires pour des revues et pour le journal «Le Temps». Il est l’auteur de plusieurs récits de fiction.

Le site de l'auteur


Profil

1967 Naissance à Vernayaz (Valais).

1997 Publie l’essai «Ramuz: un passager clandestin des lettres françaises» (Ed. Zoé).

2000 Obtient un doctorat ès lettres à l’Université de Lausanne. Sa thèse sera préfacée par Pierre Bourdieu. Enseigne dans plusieurs universités et à l’Ecole normale supérieure de Paris.

2015 «Haut Val des loups» (Ed. Zoé).

2017 «Faire le garçon» (Ed. Zoé).

2018 «Haute Trahison (monologue)» (Ed. La Baconnière).

Dossier
Un auteur, un mentor

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