Dans «Haut Val des loups», Jérôme Meizoz revient sur un fait divers violent en Valais

Le livre libère des émotions contenues depuis 25 ans

Du pouvoir des livres… Dans Haut Val des loups, Jérôme Meizoz revient sur une affaire jamais élucidée. En 1991, le responsable de la section valaisanne du WWF, Pascal Ruedin, était sauvagement battu dans son chalet de Vercorin, par trois inconnus. Si tous les regards se tournaient alors vers les entrepreneurs immobiliers régulièrement critiqués par l’association environnementale, l’enquête n’aboutira pas et se conclura par un non-lieu. «Il est clair que, si la justice avait pu passer, je n’aurais pas écrit ce livre. Depuis 25 ans, 500 pages d’archives, tel un gros roman réaliste, dorment au tribunal. On ne peut pas y avoir accès. J’ai voulu écrire à partir de cette impossibilité-là.»

Haut Val des loups mêle ainsi données documentaires et souvenirs de l’écrivain. Aucun nom des protagonistes n’est mentionné: Pascal Ruedin devient le Jeune Homme; Pascal Couchepin, son avocat d’alors, demeure l’avocat-politicien et Maurice Chappaz, le Poète des cimes blanches. Pour tourner le dos au reportage et laisser entrer la fable.

A la sortie de Haut Val des loups, fin janvier, le comédien Roland Vouilloz a donné une lecture du livre sur la scène du Petithéâtre à Sion, avec le guitariste Christian Pralong. Face au succès, il a fallu organiser une supplémentaire. Jérôme Meizoz se souvient des larmes de certains spectateurs. «Une dame m’a raconté avoir milité pour l’environnement dans les années 1980. Elle recevait très régulièrement des menaces de mort. De pouvoir mettre des mots sur tout cela lui avait fait du bien.» Et Pascal Ruedin, le Jeune homme au cœur de l’affaire? «Il ne veut plus s’exprimer dessus. Avant de me lancer dans l’écriture du livre, je lui ai demandé son autorisation morale. Il me l’a donnée et m’a laissé comprendre que, depuis toutes ces années, le non-lieu lui restait toujours en travers de la gorge. Après avoir lu le livre, il m’a écrit un mot. Il a été touché», raconte l’écrivain.

Cela fait quinze ans que le Valais est devenu le terrain d’écriture de Jérôme Meizoz. Né à Vernayaz, juste avant le coude du Rhône, il s’est d’abord consacré à la recherche universitaire, spécialité: sociologie littéraire. Elève de Pierre Bourdieu, à Paris, il a élaboré sa thèse sur les écrivains de l’oralité au sein du groupe de recherche du célèbre sociologue.

Durant ces dix années fertiles, de 1992 à 2003, les liens avec le Valais ne sont pas coupés. Jérôme Meizoz revient régulièrement à Vernayaz, notamment chez sa tante Laurette, qui l’a élevé. Prendre des nouvelles du village, de toutes et de tous. Devenu un peu, malgré tout, étranger au «village d’ombre», Jérôme Meizoz vit dans deux mondes. Comment expliquer à la tante, vieillie près du poêle, la gêne, presque le désarroi devant la fierté qu’elle lui manifeste? Toutes les amies de la vieille dame connaissent en détail l’emploi du temps du jeune universitaire, le nom de ses professeurs, des journaux auxquels il collabore…

C’est un choc reçu dans une épicerie d’Evolène, en 1996, qui va déclencher chez Jérôme Meizoz l’écriture personnelle, loin des travaux de recherche. Avant cela, l’élève du Collège de Saint-Maurice suivait avec admiration les hauts faits du poète Maurice Chappaz, auquel il rend hommage dans Haut Val des loups. «Tous les écrivains dont on nous parlait à l’école venaient de France. Je ne pouvais pas m’identifier à eux. Maurice Chappaz vivait là, tout près de nous. On entendait aussi des histoires sur sa vie de bohême, sur le fait qu’il ne payait jamais ses billets de train, par exemple.»

Dans les années 1980, Jérôme Meizoz formera avec plusieurs amis, dont Pascal Ruedin, une association baptisée du doux nom de «Mandarine», pour lutter, avec un bel angélisme adolescent, pour la paix et contre le tourisme à tout-va. Maurice Chappaz, cape au vent, qui vient de publier Les Maquereaux des cimes blanches, est un héros à la large stature. Plus tard, Jérôme Meizoz rassemblera une anthologie des écrits du poète et signera un entretien avec lui, A-Dieu-vat! (Monographic, 2004).

Autre figure, plus décisive encore, celle de la romancière française Annie Ernaux. Ce n’est pas à Paris mais à Vernayaz qu’il la lit pour la première fois, en 1984. La tante Laurette, «pas intellectuelle du tout mais lectrice», avait acheté La Place d’Annie Ernaux parce que le livre, cette année-là, avait reçu le Prix Renaudot. A 18 ans, Jérôme Meizoz découvre ce récit autobiographique où l’auteure raconte sobrement la vie de son père ouvrier, celle de ses grands-parents agriculteurs. Et comment, une fois universitaire et professeur, elle est devenue, avec douleur, de plus en plus étrangère à leur monde. Au séminaire de Pierre Bourdieu, Annie Ernaux est régulièrement invitée pour parler de son approche littéraire et sociologique. Jérôme Meizoz la rencontrera à ces occasions et reste, aujourd’hui, en correspondance avec l’auteur des Années.

Un soir d’hiver, en 1996, après une journée en montagne, Jérôme Meizoz attend son tour à l’épicerie d’Evolène. Devant lui, une petite fille s’adresse alors à l’épicière. Ce n’est pas du français qui sort de sa bouche mais du patois. Les mots coulent, limpides, avec les «tch» et les «dz» caractéristiques. Jérôme Meizoz en reste abasourdi, «pour plusieurs mois», précise-t-il au­jour­d’hui. Les mots prononcés par la petite fille le raccrochent d’un coup au souvenir de sa mère, partie volontairement alors qu’il avait 9 ans. Son français à elle prenait parfois des chemins de traverse où fleurissaient les tachè don (tais-toi donc), les mallottes (boules de neige), les sintchonner (câliner). A ces mots se trouvent attachés, vivant par-delà le temps, les parfums, les voix, les sons de l’enfance. Souvenirs recouverts, comme une rivière souterraine, par le français de l’école.

De cette prise de conscience naîtra Morts ou vif (Zoé, 1999), brèves évocations de l’enfance et des drames qui l’ont endeuillée. Suivront, entre autres, Jours rouges (Editions d’en bas, 2003), sur le grand-père, député socialiste; Temps mort (2014) sur la tante Laurette, présidente, dans ses jeunes années, des Jeunesses agricoles catholiques. Puis Séismes ( 2013 ), roman de formation d’un jeune Valaisan des années 1980.

Aujourd’hui, Jérôme Meizoz vit toujours entre deux mondes, Lausanne l’universitaire, la semaine, Vernayaz et le clan familial le week-end. «J’ai souffert de ne pas arriver à m’inscrire dans un lieu. J’ai compris aujourd’hui que cet entre-deux me définit. Ces deux lieux me polarisent à la façon d’un arc électrique. Ils me donnent de l’énergie.»

Les souvenirs étaient recouverts par le français de l’école