A la fois observateur, médiateur et acteur de la scène littéraire romande, Jérôme Meizoz y est omniprésent. Ses fonctions se croisent et se nourrissent les unes les autres. Celui qui débarque sac au dos dans un café lausannois pour cette rencontre, c’est le Valaisan, amoureux de ses montagnes, critique après Maurice Chappaz et Jean-Marc Lovay du sort qui leur est réservé. Quand il prendra le train tout à l’heure pour Genève, ce sera le professeur de lettres françaises à l’Université de Lausanne allant présenter son dernier essai. Faire l’auteur en régime néolibéral reprend et prolonge une longue réflexion sur les conditions de production des œuvres littéraires.

Versant économique

Comment l’étudiant qui a consacré son mémoire de licence au «toboggan des images» dans l’œuvre de Lovay en est-il venu à se spécialiser en sociologie: «Après des études de lettres classiques, dans l’esprit de l’Ecole de Genève, j’ai travaillé un temps à Paris sous la direction de Pierre Bourdieu. Il s’est beaucoup intéressé au milieu de l’édition. Chez lui, en dépouillant des catalogues, en étudiant des statistiques, j’ai appris à considérer le versant économique, managérial, du monde littéraire, d’un point de vue politique.»

Sous-titré Rudiments de marketing littéraire, Faire l’auteur en régime néolibéral s’emploie à donner des éléments de réponse à la question d’un quotidien romand: «Un écrivain est-il un vendeur d’aspirateurs comme un autre?» La production des best-sellers y est analysée, en particulier à travers cette singularité genevoise, le succès mondial du roman de Joël Dicker, La Vérité sur l’affaire Harry Quebert. Stratégies de lancement des éditeurs, omniprésence dans les médias, participation de l’auteur à toutes sortes de manifestations jusqu’à des campagnes de publicité pour une compagnie d’aviation ou une marque de voiture, à l’instar des sportifs et des vedettes, discours d’une modestie tout helvétique sur la démocratisation de la lecture et sur son pouvoir rassembleur…

Présence envahissante

Si le phénomène est scruté avec les outils du sociologue, une certaine ironie perce: «Une inquiétude plutôt. Il y a toujours eu des best-sellers, mais leur présence est de plus en plus envahissante. On observe un changement de structure du marché: ce type de production en occupe désormais les 38%. J’ai peur que certaines formes d’exploration et d’innovation trouvent de moins en moins de lieux où s’exprimer. Les attentes se restreignent, on craint de sortir des créneaux. C’est vrai qu’il y a beaucoup de petites maisons hardies, mais elles sont fragiles, éphémères. Je ne suis pas sûr que Gallimard accueillerait aujourd’hui un Lovay ou une Noëlle Revaz à leurs débuts. Dans les années 1950-1960, un Henri Michaux par exemple représentait un étalon de valeur. Les nouveaux lettrés n’ont plus ce genre de canon, il s’est élargi. La marchandisation à la mode hollywoodienne a gagné, Noëlle Revaz l’a bien décrit dans sa satire, L’Infini Livre

Retour à l’oralité

Mais Faire l’auteur en régime néolibéral n’est pas un requiem pour la littérature dite exigeante. De nouvelles formes surgissent, liées à la performance, à l’oralité. Dans un flash-back, Meizoz évoque la conférence que Jean-Marc Lovay donna en 1983 dans la Bibliothèque Nobel à Stockholm, un petit chef-d’œuvre incongru et drôle qui, contre toute attente, enchanta l’auditoire. Puis il expose en détail une performance de Nomi Nomi, un groupe bilingue constitué de Noëlle Revaz et Michael Stauffer, détectant, sous l’apparence joueuse du choc des sonorités, un discours politique sur la Suisse. «Il y a un grand potentiel d’inventivité dans ce genre de productions. Elles sont éphémères, c’est vrai, mais elles donnent souvent lieu à un texte imprimé par la suite: on change de point de vue, la performance est l’œuvre et le livre devient sa partition écrite. En France, Christophe Fiat, Charles Pennequin, Olivia Rosenthal et d’autres font vivre cette scène littéraire. Avec l’oralité, la littérature opère un mouvement de remontée à ses origines.»

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Dans la rue

Parmi les nouvelles formes de «littérature hors du livre», le sociologue s’arrête longuement sur le travail de Philippe Artières, cet historien français qui va jusqu’à mettre en scène dans la rue sous forme de psychodrames des scènes de ses ouvrages: «C’est une démarche ludique proche de l’art contemporain. Une façon intelligente de faire vivre les documents historiques avec de nouveaux dispositifs. Ainsi, Artières est venu à l’université donner une conférence sur les archives en bleu de travail pour montrer la matérialité du travail.» Dans un monde où la presse a perdu une bonne partie de son rôle prescripteur, d’autres formes de communication naissent: «Il s’est créé un bouche à oreille électronique, des blogs d’écrivains, comme celui de Claro, des sites comme En attendant Nadeau ou Diacritik, Remue.net, des pages Facebook qui relaient les avis critiques d’une autre manière.»

Posture douloureuse

«Je suis traduit magnifiquement et superbement ignoré en six langues», sourit Eric Chevillard en exergue d’un chapitre, et on retrouve des citations de son blog, «L’Autofictif», tout au long de l’essai: «J’adore son humour. Celui d’un auteur qui assume avec un sens aigu de l’autodérision, sans amertume, la posture douloureuse de l’auteur qui vend peu et qui connaît sa valeur. Plusieurs auteurs sont dans cette situation – Antoine Volodine, Pierre Michon à ses débuts, Pierre Bergounioux –, à la fois peu lus et beaucoup étudiés et invités par l’université pour leur virtuosité et leur inventivité narrative. Ils irriguent en quelque sorte la vie littéraire même s’ils touchent peu de lecteurs. Et il existe, entre ces extrêmes, une frange de bons auteurs pour lesquels la vie est devenue plus difficile face à la marchandisation croissante du champ littéraire.»

Grand-père socialiste

En dehors des écrits académiques, un autre Jérôme Meizoz développe une œuvre littéraire propre: récits, textes de théâtre, livres avec des artistes. Au sociologue qui a publié un essai sur les «postures d’écrivains», on a envie de demander comment il voit la sienne: «Je suis mal placé pour le dire», dit avec un sourire celui qui a toujours rêvé de devenir écrivain. «J’évite les postures trop voyantes, mais il faut faire face à son image. Au début, je séparais beaucoup mes deux domaines. Maintenant, ça circule entre les deux, enseigner aux jeunes nourrit mon écriture, j’ai dépassé mes inhibitions du début.» On retrouve, tissés dans les écrits littéraires, les thèmes qui traversent l’œuvre académique. Le fil politique, lié à l’histoire familiale: «Mon grand-père, mon père étaient socialistes, dans le Valais des années 1960-1970, cette position minoritaire n’était pas évidente, on entendait de vilaines choses. C’est assez structurant, il faut sans cesse se justifier.»

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Liens déchirés

Le fil autobiographique, marqué par le suicide de la mère, la mort du frère: «Ecrire là-dessus m’a aidé à recoudre les liens familiaux déchirés. J’aurais eu peut-être moins de raisons d’écrire sans ça. Des auteurs comme Annie Ernaux m’ont aidé à le tenter.» Faire le garçon montre les railleries que subit un gamin qui lit, qui va au collège puis à l’université, au sein du modèle patriarcal machiste régnant pour lequel «intellectuel» est une insulte. Cet ancrage valaisan a aussi suscité chez l’auteur un intérêt pour l’ethnologie. Un fil qu’il suit en menant actuellement une recherche sur les parlers vernaculaires, renouant ainsi avec sa thèse sur L’Age du roman parlant et ses travaux sur «le droit de mal écrire».

Jérôme Meizoz fait partie des auteurs invités au Salon du livre en ville Genève, du 28 octobre au 1er novembre. Le programme sur www.salondulivre.ch


Faire l’auteur en régime néolibéral. Rudiments de marketing littéraire, par Jérôme Meizoz. Essai, Slatkine, 256 p.