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A Jérusalem, un théâtre palestinien fait de la résistance

Jusqu’à samedi, la Comédie de Genève accueille deux productions du TNP, théâtre national palestinien. Une institution en péril qui se bat pour défendre sa culture

Tout théâtre est un lieu de résistance. Un espace qui, à travers des formes et des paroles libres, lutte contre les rigidités de la pensée. Mais le Théâtre national palestinien a de la résistance une approche particulièrement concrète et musclée. Installée à Jérusalem-Est depuis 1984, cette institution doit sans cesse jouer des coudes face au pouvoir israélien pour imposer ses créations. Plusieurs fois, ses artistes ont été emprisonnés – certains ont même été expulsés –, plusieurs fois le théâtre a été fermé pendant des semaines, des mois, sans raisons dignes de ce nom. Le comble? Parce qu’Israël ne reconnaît pas la banlieue est de Jérusalem comme territoire palestinien, le TNP ne peut pas être financé par son gouvernement et dépend de fonds étrangers. «Mais nous ne partirons pas, car Jérusalem est aussi notre berceau et nous devons y incarner notre culture», explique doucement Kamel Al Basha, dans le foyer de la Comédie de Genève.

Depuis mardi, le théâtre national palestinien présente deux pièces au public genevois. Une «Antigone» de Sophocle, qui tourne partout depuis sa création en 2011 et atteint ces jours 130 représentations. Création subtile d’Adel Hakim dans laquelle on découvre un Créon magnifique (Hussam Abu Eisheh), tantôt politicien roublard, tantôt homme blessé. Et, ce samedi, «Des Roses et du Jasmin», spectacle contemporain qui retrace la vie de deux familles, israélienne et palestinienne, de 1944 à 1988. De quoi revivre les étapes clé qui ont écartelé ces deux peuples revendiquant une même terre. Là aussi, c’est Adel Hakim qui écrit pour les comédiens cette partition mêlant trois générations. «Il l’a écrite en arabe classique, sourit Kamel Al Basha. Je l’ai adaptée à notre arabe palestinien, avec ses expressions et son dialecte.»

Il ne le dira pas, mais Kamel Al Basha est une institution. Entré en 1987 au TNP qui s’appelait encore «Al Akhawati» (Les conteurs), ce comédien en est devenu le directeur artistique de 2008 à 2012. Il y avait alors assez d’argent pour un tel poste. Aujourd’hui, le TNP est dirigé par un comité bénévole, mais Kamel Al Basha est resté l’âme des lieux. Il en parle avec la ferveur des amoureux.


 Le Temps: Quels sont les objectifs du Théâtre national palestinien?

Kamel Al Basha: Au début, on souhaitait surtout conserver l’identité palestinienne à Jérusalem. Du coup, on a ouvert le lieu à des danseurs, plasticiens, cinéastes et musiciens pour que tous les arts soient représentés. Aujourd’hui, notre ancrage est plus théâtral. 80% du répertoire est constitué de textes contemporains palestiniens, que ce soit des drames du quotidien, de la poésie ou des textes plus ouvertement politiques.

- Justement, quelle est votre liberté de création? Pouvez-vous tout dire et de toutes les manières?

- Officiellement oui. Mais dans les faits, quand le gouvernement israélien est dérangé par une production, il trouve une raison administrative ou politique pour la censurer. Je me souviens qu’en 1974, un festival pluridisciplinaire a été interdit et ses artistes expulsés uniquement parce que cette manifestation était soutenue par les partis politiques palestiniens.

- Cette affaire de financement revient tout le temps et a l’air d’être un vrai casse-tête…

- Oui. Après les Accords d’Oslo de 1993, l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) pouvait nous aider, car cette organisation a été provisoirement reconnue par les autorités israéliennes. Mais, dans la réalité, sitôt qu’un financement vient de Palestine, quelle que soit son origine, c’est une raison suffisante pour que le spectacle soit annulé, que certains d’entre nous soient emprisonnés, voire même, parfois, que le théâtre soit fermé. En 2015, alors que nous organisions un festival de marionnettes, un décret militaire a de nouveau exigé la fermeture du théâtre. C’est épuisant.

- Pouvez-vous tourner vos spectacles dans les territoires occupés?

- En Cisjordanie, oui, mais pas à Gaza. Gaza vit une situation terrible. Sur cette petite langue de terre, 1,5 million d’habitants sont complètement coupés du reste du pays. C’est vraiment une cité interdite.

- Vous souvenez-vous d’un spectacle qui a spécialement fait débat?

- Je dirais que tout est politique à Jérusalem, puisque, quand je vais chercher du gaz, je tombe forcément sur un checkpoint volant… Mais, plus précisément, on a clairement senti que nos positions de résistance et de combat dans les années quatre-vingt ont galvanisé les participants à la première Intifada, celle de 1987. On s’est sentis responsables de ce soulèvement.

- Avec fierté, malgré sa part violente?

- Oui, car la première violence est l’occupation d’Israël. Nous, nous ne faisons que nous défendre. Et cette première Intifada a permis de rendre notre situation visible au monde entier.

- Avez-vous des Israéliens parmi vos spectateurs?

- Il y en a peu, mais oui, et ce sont nos amis.

- Le TNP est le seul théâtre palestinien de Jérusalem. Combien y a-t-il de théâtres dans les territoires occupés?

- Il y en a neuf. A Bethléem, Ramallah, Genine, Naplouse et Beit Jala. Il y a une belle énergie de création dans notre région.

- Et la formation? Comment devient-on acteur lorsqu’on est palestinien?

- Avant, les comédiens allaient se former dans les pays arabes, européens ou dans les écoles israéliennes. Depuis 2005, des écoles de théâtre se sont ouvertes à Génine, Ramallah et Bethléem. Et, prochainement, les universités de Bethléem et de Birzeit vont aussi ouvrir une section théâtre. C’est bon signe!

- A titre personnel, que vous apporte votre métier de comédien?

- (Kamel Al Basha fait un grand sourire et lance «Bifich albi!». Traduction: ce qui soulage le coeur. Tout est dit)

Merci à Raymond Hosni pour avoir été l'interprète sensible de cet entretien!


Antigone, jusqu’au 23 février, Comédie de Genève, www.comedie.ch

Des roses et des jasmins, le 25 février, Comédie de Genève, www.comedie.ch

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