C'est enfin le temps des honneurs pour Jesus Franco, dit Jess. Et avec lui, la réouverture d'un dossier que la cinéphilie officielle aurait préféré enterrer: celui du «cinéma bis», cocktail de sang, d'érotisme sado-maso et de système D dont il fut et reste le pape, que ce soit dans son pays, l'Espagne, ou ailleurs, au gré de ses 200 tournages et 60 pseudonymes. Tandis que la Cinémathèque française lui consacre une copieuse rétrospective jusqu'au 31juillet, il est aussi, à 78 ans, l'un des invités du Festival international du film fantastique de Neuchâtel (Nifff). Il n'y est pas convié pour un hommage complet: pour tout voir de ce forcené, qu'on s'étonne à peine de découvrir en chaise roulante après une telle carrière, il faudrait faire tourner les projecteurs 24h/24 durant treize jours. Comme le NIFFF n'en fait que cinq, Jess Franco est présent pour rouvrir un chapitre précis: les trois années où, de 1975 à 1977, il contribua à écrire une page du cinéma suisse considérée comme indigne.

En cinquante ans, Jess Franco a signé davantage de films que tout autre cinéaste vivant. Des œuvres souvent méprisées, mais dont les titres seuls font perler les yeux de milliers d'aficionados: L'Horrible Docteur Orloff (son chef-d'œuvre sans doute, de 1962), mais aussi, et en vrac, Vampiros Lesbos, Les Expériences érotiques de Frankenstein, Trois Filles nues dans l'île de Robinson, L'Homme le plus sexy du monde ou encore son dernier, car le bougre tourne toujours, La Crypte des femmes maudites. «J'ai tenu grâce à la passion. Le cinéma est la chose que je voulais faire plus que tout au monde. Pas pour devenir riche, ni pour la reconnaissance, mais pour m'exprimer. Les critiques ne m'ont jamais touché parce que j'ai constaté, à peu près partout, qu'ils sont les serviteurs du pouvoir.»

Bref, une sous-culture, en marge de tout, dont l'existence, aujourd'hui célébrée, dit sans doute autant sur le demi-siècle écoulé que bien des œuvres dites «respectables». Jess Franco, il faut d'ailleurs le rappeler, frôla l'estime des critiques en 1965: il fut réalisateur de deuxième équipe sur Falstaff d'Orson Welles après que celui-ci s'enthousiasma de trouver un aide de camp aussi siphonné que lui.

Or donc - et pour abréger car l'histoire délirante de Jess Franco reste encore à écrire -, 16ouvrages, dans ce lot ininterrompu de quatre films par an, sont de nationalité suisse. Seize films produits par le Zurichois Erwin C. Dietrich entre 1975 et 1977. Pas la peine de les chercher dans la base de données de Swissfilms, la structure de promotion du cinéma helvétique. Comme la centaine d'autres productions signées Dietrich, dont la fortune construite sur des images de sang et de fesse, permet aujourd'hui à ses enfants de diriger la maison de distribution Ascot Elite à Zurich, ils sont tus comme une maladie honteuse. «Ça ne m'étonne pas, sourit Jess Franco, c'est l'histoire de ma vie. Mais travailler en Suisse a changé ma vie: j'étais un urbain et j'ai emménagé à Thalwil, près de Zurich. Après Madrid, Londres, Paris, j'étais là, avec les vaches! Heureux comme tout, j'ai même appris un peu le schwyzerdütsch.»

Lorsqu'ils se rencontrent, les deux hommes s'entendent comme larrons en foire. Tous deux ont déjà exploité sans vergogne le potentiel de la révolution sexuelle post-68, sauf que Dietrich, lui, a fait fortune. «Erwin était un type super, se souvient Jess Franco. Très intelligent. Il avait la dimension d'un grand producteur hollywoodien.»

Populaire sans qualité? Le cinéma d'horreur actuel produit pire que Jack the Ripper, film de 1976 projeté au Nifff et qui montre Klaus Kinski déambuler dans les rues de Zurich. Quant au cinéma érotique d'aujourd'hui, il suffit de revoir à Neuchâtel Blue Rita - Le Cabaret des filles perverses, tourné à Zurich aussi en 1977, pour trouver fades les programmes roses diffusés tard à la télévision. Oh, bien sûr, ce ne sont pas des chefs-d'œuvre et pour cause: «Même s'il aimait les films, Erwin ne pensait qu'à l'argent.»

Mais Dietrich avait son propre studio, «pas très grand, mais avec une troupe de gars rapides et efficaces et je crois pouvoir dire que je ne me suis jamais senti aussi libre qu'en Suisse. Même si ça excluait les projets ambitieux.» Au bout de seize films, les deux hommes ont eu besoin d'un break, comme certains couples. «J'avais d'autres ambitions surtout et je suis parti.» Pour ne plus jamais revenir.

Un nuage voile le lac. Jess Franco s'y perd un instant. «La dernière fois que j'ai vu Erwin, c'était il y a trois ans. Nous n'étions pas parvenus à rester très amis. Je crois que c'est de la faute de sa famille, de ses enfants. Je pense, sans que j'en aie des preuves claires, qu'ils m'ont snobé, qu'ils l'ont coupé de moi et de ce passé.»

8e Festival international du film fantastique, Neuchâtel, jusqu'au 6 juil. Rencontre publique avec Jess Franco, ve 4 à 17h30 au Théâtre du Passage. Projections au Théâtre du Passage: «Blue Rita - Le Cabaret des filles perverses», ve 4 à 18h30; «Jack the Ripper», sa 5 à 20h15. http://www.nifff.ch